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Crise en Ukraine: pourquoi la Russie prend un grand risque (économique) face à l'Europe

Si la dépendance des européens au gaz russe est une réalité, la Russie reste encore largement dépendante de ses échanges commerciaux avec l'Europe, même si Moscou tente de la réduire depuis plusieurs années.

"Nous n'en n'avons rien à foutre." Voilà pour le message officiel, délivré par l'ambassadeur russe en Suède la semaine dernière, interrogé sur d'éventuelles sanctions européennes contre le pays. Depuis plusieurs semaines, les Européens tentent de refroidir les ardeurs de Vladimir Poutine, bien décidé - à en croire la Maison blanche - à envahir son voisin ukrainien.

Et les menaces ne manquent pas: "une erreur de calcul tragique" prévenait le Premier ministre Boris Johnson au début du mois, "des conséquences massives" menaçait le ministre français des Affaires étrangères Jean-Yves Le Drian à son tour.

Le précieux gaz russe

Si un conflit armé direct entre l'Europe et la Russie semble, pour le moment, improbable, la riposte sera avant tout économique. Une attaque de l'Ukraine pourrait coûter à la Russie "un avenir prospère", a encore souligné ce samedi la présidente de la Commission européenne Ursula von der Leyen.

Jusqu'à ces dernières semaines, l'Europe se montrait plutôt réticence à aller au bras de fer. En pleine crise énergétique, le gaz russe est précieux, notamment pour l'Allemagne. Si bien que la jeune coalition allemande a montré des premiers signes de division sur la position à tenir face aux menaces russes, avant que le chancelier Olaf Scholz ne finisse par montrer les crocs, sous la pression de ses voisins.

Les atermoiements montrent que le conflit en Ukraine est aussi une question économique. Et que même si Moscou affirme "se foutre" des sanctions économiques, ses échanges commerciaux avec l'Union européenne restent une part importante de son économie.

Interdépendance

Avant la pandémie, l'Union européenne était, en 2020, le premier débouché des exportations (40,6% du total, soit 136,7 milliards de dollars). Il s'agit principalement de produits pétro-gaziers destinés aux Pays-Bas, à l'Allemagne et au Royaume-Uni.

Le dernier bulletin d'Eurostat sur le commerce extérieur européen monter que la Russie reste un des principaux partenaires de l'UE, malgré la baisse des échanges internationaux. Pour 2021, la Russie a exporté pour 158 milliards d'euros vers l'Europe, c'est plus que le Royaume-Uni (146 milliards d'euros).

L'inverse est aussi vrai: l'économie européenne compte sur ses exportations vers la Russie (89,3 milliards d'euros en 2021). Sans compter la présence des entreprises européennes en Russie, comme Renault.

Un conflit militaire pourrait donc assécher des échanges commerciaux majeurs pour la Russie, tout comme des sanctions financières s'avéreraient très lourdes pour l'économie.

Les yeux vers la Chine

La riposte de Poutine se prépare pourtant depuis des années. Si les exportations de gaz vers l'Europe, notamment via le futur gazoduc Nord Stream 2, sont importantes pour Moscou, le pays a déjà opéré des virages stratégiques vers la Chine et les pays émergents pour ne plus dépendre de l'Union européenne. Les exportations vers l'UE baissent depuis plusieurs années pour s'orienter principalement vers le voisin chinois mais aussi le Brésil ou l'Inde.

De la même façon, la Russie s'est employée avec succès à "dédollariser" son économie, en vendant son gaz contre d'autres devises, afin de rendre les sanctions américaines indolores (comme l'interdiction de réaliser des transactions en dollars). Le billet vert n'est ainsi plus la première devise étrangère des réserves russes. Problème pour la Russie: il est dépassé par l'euro...

Avec une économie peu endettée (17,5% du PIB), la Russie profite actuellement de la forte hausse des prix des hydrocarbures et a accumulé des tonnes d'or pour se permettre un conflit avec l'Europe et les États-Unis.

En réalité, la Russie n'a probablement pas les moyens des sanctions qui pourraient déboucher d'une invasion de l'Ukraine. Les plus terribles seraient de l'exclure du système financier mondial ou d'imposer un embargo. Pas sûr que l'économie russe, qui affiche déjà une inflation de plus de 8%, ait les reins suffisamment solides pour y faire face.

Thomas Leroy Journaliste BFM Business