BFM Business

Alstom-Bombardier, l'histoire secrète d'un mariage avorté

Il y a trois mois, le groupe canadien a proposé un rapprochement à son rival français. Mais les discussions ont achoppé, notamment sur des questions de gouvernance. Dans un secteur où les consolidations s'imposent, ce projet se représentera inévitablement.

La question du bien-fondé d'un mariage entre Alstom et Bombardier refait surface. Trois ans après la dernière tentative de rapprochement entre les deux groupes, le serpent de mer du secteur ferroviaire est de retour. Dans un secteur dominé par le chinois CRRC, qui pèse à lui seul plus que Siemens, Alstom et Bombardier réunis, la consolidation de ces trois entreprises est inévitable. Et déjà en marche. Selon plusieurs sources, le groupe canadien a proposé à son rival français un rapprochement il y a trois mois.

Au mois de mars, la direction de Bombardier a engagé des discussions avec celle d’Alstom en vue de fusionner sa branche transport -il est aussi présent dans l’aéronautique- avec le groupe français. Selon une source proche d’Alstom, les discussions sont restées à un stade très préliminaire et ont rapidement achoppé sur des désaccords sur le prix et la gouvernance. Contacté, Alstom n’a pas souhaité commenté les informations de BFM Business.

D’abord, l’union a buté sur un déséquilibre financier. Bombardier, passé près de la faillite en 2015 et renfloué par l’Etat canadien, croule encore sous 9 milliards de dollars (américains) de dettes. De son côté, Alstom n’est quasiment pas endetté et dispose même de 2,6 milliards d’euros de réserve de cash dans des coentreprises avec General Electric qu’il récupérera à partir de 2018. Difficile d’imaginer dans ces conditions un rapprochement équilibré.

Alstom veut la direction opérationnelle

"Tout le monde est prêt à fusionner car personne n’a l’argent pour racheter, explique une source proche d’Alstom. Après, il faut décider qui commande". C’est l’autre sujet sensible de discussion. Chaque entreprise souhaite garder la main sur la gouvernance en cas d’alliance. Le PDG d’Alstom, Henri Poupart-Lafarge, souhaite conserver la direction du nouveau groupe. "Les canadiens n’y sont pas opposés" assure un de ses proches. En revanche, la famille Beaudoin, actionnaire de Bombardier dont elle détient la majorité des droits de vote, souhaiterait rester premier actionnaire. Une position qui n’a pas plu à tout le monde chez Alstom. "Ils veulent la main alors qu’on est plus riche qu’eux!", s’étonne ce proche du groupe français.

Mais une sorte de consensus semble avoir émergé entre une direction laissée aux Français, un premier actionnaire canadien et Bouygues en deuxième position. Les deux familles présentent l’avantage de bien se connaitre depuis longtemps. Sachant qu’avec 28% du capital d’Alstom aujourd’hui, le groupe de BTP n’a jamais caché qu’il souhaitait, à terme, céder ses parts. contacté, Bouygues n'a pas non plus souhaité commenter.

Quoi qu’il en soit, un tel schéma ne peut pas se réaliser sans l’aval de l’Etat. Depuis début 2016, il détient 20% des parts d’Alstom que lui a prêtées Bouygues. Il doit décider début octobre s’il rachète définitivement ces actions. Cette fois, "les discussions ne sont pas allées assez loin pour que l’Etat soit mis dans la boucle" ajoute un proche d’Alstom.

Bombardier obligé de bouger

Ces discussions illustrent l’ébullition du monde ferroviaire pour une consolidation en Europe. "Depuis quelques mois, il y a une frénésie de discussions dans le secteur", assure un spécialiste. Siemens, Alstom et Bombardier cherchent des alliances face au chinois CRRC (China Railway Rolling Stock Corporation). En avril dernier, Bloomberg s'était fait l'écho de discussions entre Bombardier et Siemens. Des rumeurs jugées peu sérieuses par Alstom tant ce schéma serait sanglant socialement en Allemagne. La branche transport de Bombardier est basée outre-Rhin où elle emploie plus de 9.000 salariés. 

Un rapprochement entre Alstom et Bombardier serait l’option la plus sensée même si elle nécessiterait des restructurations en France où le groupe canadien emploie 2.200 salariés. Elle est aussi un serpent de mer. En 2014, lors de la vente de la branche énergie d’Alstom à General Electric, le groupe avait déjà étudié un rapprochement avec Bombardier. Il avait échoué alors que le groupe canadien était menacé de faillite.

Un an plus tard, le ministre de l’Economie Emmanuel Macron avait souligné son souhait d’une alliance entre les deux groupes, lors d’une audition au Sénat. Nul doute qu’il y est encore favorable. De son côté, Bombardier est poussé par son actionnaire, la Caisse des Dépôts du Québec, à choisir entre sa branche aéronautique et ferroviaire, n’ayant pas les moyens de financer les deux. Un alignement des planètes qui fait dire à tout le secteur que la consolidation interviendra dans les deux prochaines années.

Matthieu Pechberty