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Télécoms : « fenêtre de tir pour la consolidation »

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Les quatre opérateurs français ont quelques mois à peine pour tenter de passer à trois.

« -Stéphane Richard, on est au bout de cet entretien, vous allez échapper à la question traditionnelle sur la consolidation

-je vous remercie » répond le patron d’Orange, « on va gagner du temps ».

C’était à la mi-décembre, et Stéphane Richard s’attendait à répéter ce qu’il répète à chaque fois qu’on lui pose la question : « Orange ne sera pas l’initiateur d’un mouvement nous faisant passer de 4 à 3 opérateurs, mais reste prêt à y participer si d’autres le déclenchent ».

Et pourtant, c’est son directeur financier, Ramon Fernandez, qui a relancé les spéculations en avançant qu’une « fenêtre de tir » allait s’ouvrir en janvier 2019. Et c’est vrai qu'en ce début d'année les quatre acteurs du marché disposent d’un peu de temps pour se parler. L’année dernière ils ne le pouvaient pas, le gouvernement relançait les appels d’offre pour la prolongation des fréquences mobiles, toute communication est alors formellement proscrite par le conseil de la concurrence, sur quelque sujet que ce soit (seule est tolérée une communication totalement ouverte dans le cadre de la Fédération Française des télécoms, comme une promesse d’accélération des investissements sur les zones blanches).

Et cette année 2019, on va rentrer assez vite dans la période des appels d’offre sur la 5G, sans doute au printemps. On a donc quelques semaines tout au plus pour avancer, s’il y a une volonté d’avancer.

« Les analystes sont ahuris »

« Pour que cette consolidation ait lieu, il faut que les quatre acteurs souffrent » nous avait dit Xavier Niel lors d’une précédente tentative. Or il semble bien que ce soit le cas. A commencer par Free. L’opérateur est arrivé au bout d’un modèle qui l’a porté pendant des années, basé sur une politique de prix très agressive compensée par des revenus solides sur le fixe. Free réalisait l’exploit d’être à la fois low-cost et innovant.

L’opérateur est rattrapé et même dépassé par les promotions de ses concurrents, et en matière d’innovation, on attendra les résultats de la nouvelle box, mais qu’il ait dû battre en retraite sur la barre de son Devialet, et finalement proposer en option l’ensemble des nouveautés quelques jours à peine après leur présentation, indique que le démarrage n’était pas la hauteur des attentes. Les marchés ont été sans pitié et Iliad accuse cette année l'une des pires performances du secteur en Europe (-39%).

L’agressivité tarifaire vient d’SFR, qui a mis le paquet, retrouvé le million de clients perdus ces dernières années, mais sérieusement dégradé ses marges. « 2018 était l’année de la reconquête des clients, 2019 sera l’année de la reconquête des prix » promet Alain Weill le président de SFR, sauf que ces phrases-là, d’autres acteurs les ont prononcées ces dernières années, sans parvenir à leurs fins. La vérité c’est que le marché français des télécoms ne crée absolument plus de croissance, et que les opérateurs s’échangent les abonnés au gré de leurs facilités de trésorerie.

La PDG d’Orange France, Fabienne Dulac, était venue le dire sur BFM business au mois de septembre. Orange dénonçait des « ventes à perte » organisées par ses concurrents sur la liaison fixe classique (en gros, l’abonnement coûtait moins cher que le prix de la location du fil de cuivre à l’ex-France Télécom, seul propriétaire de ce réseau historique), mais dans le même temps, le même Orange offrait aussi des promos comparables sur la fibre, 9€ 99, sur une semaine, une semaine suffisante aux « chasseurs de primes » pour changer d’opérateur.

Et le fait nouveau c’est qu’ils sont des millions, maintenant ces chasseurs de primes. « Le grand danger » disait Fabienne Dulac, « c’est que les prix sont en France durablement décorrélés de la réalité des coûts, et les investisseurs, les analystes, ont un regard ahuri sur ce qu’il se passe en France, sur cette dégradation de marché. Tous les marchés de télécoms dans le monde gagnent de la valeur, nous sommes, la France, le seul marché au monde à perdre de la valeur ».

Une affaire de personnes

Le régulateur du secteur et le gouvernement sont parfaitement conscients de tout cela. Le gouvernement davantage que le régulateur, d’ailleurs, semble-t-il, qui après avoir entrouvert la porte à la consolidation au printemps dernier, se veut aujourd'hui plus méfiant: « structurellement le secteur peut fonctionner à quatre, il n'y a aucune impossibilité. Ce qui tend le marché aujourd'hui c'est la guerre des prix, mais cette bataille c'est bien les opérateurs qui l'ont choisie, (...) nous, nous ne leur avons jamais dit que leurs prix étaient trop élevés » déclarait Sébastien Soriano, le patron de l'ARCEP dans une interview à la Tribune en septembre dernier. Et de poser la question : « est-ce que cette guerre des prix ne vise pas à faire trébucher un maillon faible pour pousser à une consolidation ?» Avant de conclure: « nous n'apporterons notre caution qu'à un projet qui serait gagnant pour le pays , nous ne voulons pas d'un simple partage de gâteau entre milliardaires ». 

Et c'est vrai que cette guerre des prix avait tous les aspects dans ses premières batailles, d'une épreuve de force entre opérateurs. « On a l'impression que chacun veut jouer à -qui a la plus grosse- » disait, trivial, l'un des acteurs il y a 18 mois. Mais maintenant que le pli est pris, les acteurs semblent piégés. Cette guerre des prix ressemble en fait à toutes les guerres, faciles à déclencher, bien plus complexes à arrêter. 

Et le gouvernement ? Il tient une partie de la réponse : est-il prêt à faire le deuil de sa participation dans Orange ? Car c’est une condition indispensable à une refonte du secteur. Et si la réponse est positive, qui pour prendre sa place ? Lors de la dernière tentative sérieuse, au printemps dernier, on a buté in fine, certes sur des questions de valorisation, mais aussi sur la question de la recomposition du capital d’Orange, et la constitution d’un bloc de contrôle industriel sur lequel l’état veut garder un droit de regard.

En fait, les questions de personnes « c’est l’origine de tout » nous disait il y a quelques années Geoffroy Roux de Bézieux, à l’époque où il quittait ce marché des télécoms qu’il connait parfaitement, « et c’est propre à la France : vous avez un Monsieur Bouygues, vous n’avez pas de M. Vodaphone, Deutsche Telecom, Sprint ou Telefonica ». La personnalisation des opérateurs est unique au monde et reste un frein très fort à toute opération qui serait basée sur des ratios de valorisation et des perspectives de marché.

Autant dire que l’affaire relève du pari pur et simple. Vous pourrez connaître en profondeur le cœur du secteur, le labourer depuis des années, vous n’êtes pas dans la tête des quatre hommes qui un jour décideront de vendre, ou pas. Trois en fait, parce qu’Orange ne peut évidemment pas disparaître. Et c’est un sujet très important pour le pays. Si la guerre continue à faire rage, c’est bien la capacité des acteurs à investir qui se retrouve durablement fragilisée, et soumise en quelque sorte à la psychologie de ces trois hommes. Or la course technologique n’attend personne.