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Pourquoi se passer définitivement de Huawei dans les télécoms sera très compliqué

En Grande-Bretagne, l'opérateur historique BT met le gouvernement face à ses responsabilités. Sortir le géant chinois des infrastructures télécoms prendra au moins 10 ans, provoquera des pannes et retardera de fait les futurs déploiements.

Les grands opérateurs télécoms s'inquiètent de plus en plus ouvertement des mesures de rétorsion annoncées contre Huawei en matière d'infrastructures 4G et 5G. L'équipementier télécoms chinois est devenu en quelques années incontournable dans les réseaux de téléphonie mobile de la planète notamment grâce à son innovation technologique et ses tarifs parfois inférieurs à ceux de la concurrence.

Mais pour le gouvernement américain, le géant est un espion à la solde de Pékin et il appelle à le boycotter partout dans le monde (sans néanmoins apporter la moindre preuve de ces allégations). La Grande-Bretagne, fidèle alliée des Etats-Unis, est en train de prendre ce chemin et s'interroge également sur la possibilité de retirer tous les équipements du chinois.

Le patron de l'opérateur de télécoms BT a estimé lundi sur la BBC qu'il était "impossible" d'atteindre cet objectif en moins de dix ans.

Pannes et problèmes de sécurité

Philip Jansen a aussi averti de "pannes" et problèmes de sécurité si le secteur était tenu de cesser toute transaction commerciale avec Huawei pendant que le réseau de téléphonie de nouvelle génération, la 5G, est mis en place.

Il s'exprimait avant une décision qui pourrait être rendue publique mardi par le secrétaire à la Culture et au Numérique Oliver Dowden sur l'avenir de Huawei au Royaume-Uni.

"Si on essaie de ne pas avoir Huawei (dans la 5G) idéalement nous voudrions avoir 7 ans devant nous et pourrions probablement le faire en 5 ans", a déclaré lundi Philip Jansen.

"Si on veut n'avoir aucun élément de Huawei dans toute l'infrastructure des télécoms à travers le Royaume-Uni, je pense que c'est impossible à faire en moins de 10 ans", a-t-il ajouté, rappelant que le géant chinois faisait partie des infrastructures télécoms britanniques depuis près de 20 ans, étant "un gros fournisseur de BT et d'autres opérateurs au Royaume-Uni".

Assumer les conséquences

Philip Jansen fait notamment valoir que le fait de se passer de Huawei rapidement pourrait à court terme causer des risques pour la sécurité du réseau.

Le Premier ministre britannique Boris Johnson a fait de l'amélioration du réseau de télécoms britannique, notamment dans les zones reculées où il est souvent déficient, une promesse de campagne, participant à son programme centré sur "le rééquilibrage" des régions.

Le gouvernement britannique avait multiplié la semaine dernière les déclarations rappelant qu'il considérait le géant chinois des équipements télécoms comme "hautement risqué" pour la sécurité du futur réseau de 5G du pays, laissant entendre qu'il pourrait à terme s'en passer.

L'ambassadeur de Chine au Royaume-Uni, Liu Xiaoming, a quant à lui averti lundi que si le Royaume-Uni veut "faire de la Chine un ennemi, (il) devra en assumer les conséquences".

Compromis en France

En France, l'Agence nationale de sécurité des systèmes informatiques (Anssi) a indiqué que Huawei ne fera pas l'objet d'un "bannissement total". Les opérateurs partenaires du groupe chinois recevront néanmoins des autorisations d'exploitation limitées à huit ans. 

"Ce que l'on fait sur la 5G en France, c'est un compromis. Il faut développer la 5G dans des conditions économiques acceptables pour les opérateurs télécoms et aussi souveraines, qui nous permettent de ne pas être dépendants de tel ou tel équipement ou pays", explique Guillaume Poupard, le directeur de l'Anssi.

L'enjeu est particulièrement important en France pour les opérateurs SFR (groupe Altice, propriétaire de BFM Business) et Bouygues Telecom qui utilisent déjà des antennes Huawei dans leurs réseaux 4G et veulent s'appuyer dessus pour déployer la 5G. Les opérateurs s'inquiètent de devoir changer d'équipementier, ou même démonter leurs anciens équipements en cas d'incompatibilité.

Les opérateurs français inquiets

Ils ont prévenu qu'ils demanderont une compensation si l'Etat barre la route au groupe chinois. "Ca fait 10 ans que Huawei est utilisé en France, ça fait près de 10 ans que Huawei est utilisé dans quasiment toutes les capitales européennes", expliquait en décembre dernier sur BFM Business Arthur Dreyfuss, à l'époque président de la Fédération française des télécoms (FFT) et secrétaire général d’Altice, devenu depuis directeur général d'Altice Media France.

"Si demain, Huawei était amené à être interdit sur tout ou partie du territoire, il faut bien que chacun ait conscience des retards considérables que nous prendrions dans les déploiements. Ça serait un retard considérable pour les territoires, pour les entreprises françaises, pour la transformation numérique. Cela aurait un coût".

Et de prévenir: "que les règles changent, soit. Mais chacun devra alors y prendre sa part, opérationnellement, financièrement. C'est à vrai dire le cas aux Etats-Unis. Ils ont pris des positions radicales contre des équipementiers mais il accompagnent ceux qui auraient à en pâtir".

Orange, le premier opérateur français, n'utilise pas en France les équipements du géant chinois, ni pour la 4G, ni pour la 5G. Ce qui n'empêche pas son patron Stéphane Richard de défendre Huawei, attendant toujours de voir ses fameuses preuves jamais présentées par les américains.

"Je serais intéressé qu'on nous les montre les preuves", soulignait ainsi le patron d'Orange sur BFM Business en février dernier. "Il y a très peu d'équipementiers, il y en a trois de rang mondial. Huawei représente un peu plus d'un tiers du marché mondial. Si on commence à dire, celui-là on va l'exclure, on se retrouve en face de deux entreprises. (...) Si on considère que 3 entreprises c'est trop pour faire face à nos besoins, qu'on me l'explique. Huawei est un grand acteur, c'est un acteur qui a investi considérablement en R&D depuis des années, il investit d'avantage que tous les autres réunis".

18 mois de retard à prévoir en cas de boycott

Les craintes en matière de retard de déploiement sont en tout cas confirmées par une étude de la GSMA, un groupement d’industriels qui regroupe la plupart des opérateurs et des fabricants de mobiles de la planète. Si Huawei est boycotté sur le Vieux continent, les déploiements prendront 18 mois de retard, peut-on lire.

"Nous estimons qu'une interdiction pourrait élargir l'écart sur la 5G entre l'Europe et les Etats-Unis de 15 points d'ici à 2025", estiment les auteurs de la note.

Selon eux, 25% de la population européenne serait couverte en 5G en 2025 en cas d'interdiction, contre 40% sans interdiction, alors qu'environ 55% de la population américaine disposera de la 5G à la même date.

Olivier Chicheportiche avec AFP