BFM Business

Alcatel-Lucent: les 100 jours de Michel Combes

Le nouveau directeur général présente sa stratégie mercredi 19 juin

Le nouveau directeur général présente sa stratégie mercredi 19 juin - -

Le nouveau directeur général recrute comme bras droit Philippe Guillemot. Et il veut renégocier sa dette afin de ne plus donner en garantie les brevets du constructeur.

Michel Combes se prépare pour son grand oral. Mercredi 19 juin à 8h30, il présentera sa stratégie pour l'avenir d'Alcatel-Lucent. Officiellement, il a pris ses fonctions de directeur général le 1er avril. Mais, en réalité, il avait déjà commencé à travailler pour le constructeur télécoms un mois auparavant.

Durant ces presque cent jours, le nouveau patron a pris conseil auprès de deux vieux complices: le communicant Bernard Sananès (PDG de l'institut de sondage CSA) et son ancien collègue de France Télécom Frank Dangeard (ex-patron de Thomson devenu Technicolor).

Surtout, il a décidé d'être secondé par un directeur opérationnel (chief operating officer), en l'occurrence Philippe Guillemot, dont la nomination doit être officialisée sous peu. Ce diplômé des Mines, âgé de 53 ans, a débuté dans l'automobile (Michelin, Valéo, Faurecia), avant de devenir PDG d'Areva T&D (2004-2010), puis directeur général d'Europcar (2010-2012). Depuis que le fonds Eurazeo, propriétaire d'Europcar, l'a remercié, il était président exécutif du comité stratégique d'Ascometal.

"Combes court les politiques français"

Une telle nomination permettra de "refranciser" un comité exécutif qui était très -voire trop- international, avec trois américains (dont un directeur financier installé aux Etats-Unis...), un britannique (Stephen Carter, qui vient de partir) et un seul français.

Car une autre volonté de Michel Combes est de resserrer les liens avec le gouvernement français. Ces liens avaient été négligés par son prédécesseur, le néerlandais Ben Verwaayen, qui en revanche cultivait soigneusement ses réseaux politiques aux Pays-Bas... "Verwaayen se fichait des politiques français. Mais Combes a compris que leurs interférences peuvent lui compliquer ou lui simplifier la tâche, et depuis son arrivée, a donc multiplié les rendez-vous avec Bercy ou le ministère du travail", explique un salarié. Du reste, on serait bien en peine de classer cet X-Télécoms sur l'échiquier politique: il a participé au cabinet de ministres à gauche (Paul Quilès et Jean-Louis Bianco) comme à droite (Bernard Bosson).

Récupérer les brevets

Les relations entre Ben Verwaayen et Bercy s'étaient tendues juste avant le départ du néerlandais, quand ce dernier avait gagé les brevets du constructeur pour obtenir un prêt de 2 milliards d'euros auprès de Goldman Sachs et Crédit Suisse. Selon des sources concordantes, un des premiers objectifs de Michel Combes est de renégocier ce prêt, pour, à terme, de ne plus fournir en garantie ces précieux brevets.

Mercredi, lors d'un colloque organisé par Les Echos, Michel Combes a expliqué avoir passé ses premiers mois à rencontrer les salariés dans une vingtaine de pays, mais aussi les concurrents, les créanciers, les actionnaires, les pouvoirs publics et surtout les opérateurs, qui sont les clients d'Alcatel-Lucent. Il connait bien les opérateurs pour avoir été directeur financier de France Télécom (2003-2006), puis président de la région Europe chez Vodafone (2008-2012). Il est toujours administrateur de l'opérateur russe MTS, après avoir été au conseil de Weather Investments (la holding du magnat égyptien des télécoms Naguib Sawiris).

Ses collègues d'hier et aujourd'hui lui reconnaissent plusieurs qualités. D'abord, un abord convivial et sympathique. "A Polytechnique, il savait s'amuser, mais aussi redevenir sérieux dès qu'il le fallait", témoigne un condisciple. Ensuite, un volontarisme à toute épreuve: "il pense que jamais rien n'est impossible", se souvient un ancien dirigeant de France Télécom. "Son énergie tranche avec celle de Vervaayen, qui n'en avait plus beaucoup à la fin", ajoute un salarié. Surtout, "c'est un bourreau de travail. Il passe ses week-end à travailler, souvent dans des avions", témoignent plusieurs collègues. "Il est overbooké, même quand il est au chômage", ajoute une connaissance.

L'homme pressé

Car notre homme, âgé de 51 ans, a déjà connu deux -courtes- traversées du désert dûes à son défaut: son ambition indéniable, qui le pousse à aller plus vite que la musique, au point d'énerver ses employeurs...

Ainsi, l'an dernier, Michel Combes avait été recruté comme patron de SFR par son propriétaire Vivendi. Mais, peu avant son arrivée effective chez SFR, le patron de Vivendi Jean-René Fourtou remercie son bras droit Jean-Bernard Levy. Immédiatement, Michel Combes postule pour le poste, en écrivant à chacun des membres du conseil de surveillance. La méthode n'est guère appréciée par Jean-René Fourtou, qui l'éconduit. Interrogé par Les Echos, Michel Combes mettra ce couac sur le compte sur la volonté de Jean-René Fourtou de privilégier les médias au détriment des télécoms. Mais il continuera à s'intéresser au dossier SFR, et conseillera Numéricable et Naguib Sawiris dans leurs offres de reprise.

La vérité et la légende

En 2006, son ambition lui avait aussi joué des tours, alors qu'il était numéro deux de France Télécom. Le PDG était alors Didier Lombard, qui, un beau jour, le remercia sans explication officielle.

De nombreuses explications fantaisistes ont couru sur cette éviction. Certains assurent que Michel Combes aurait été en contact avec des fonds américains voulant prendre le pouvoir chez l'opérateur historique... D'autres que sa volonté de médiatisation personnelle -avec l'aide, déjà, de Bernard Sananès- aurait irrité Didier Lombard...

Mais, après enquête, la vérité est plus prosaïque que ces légendes. "Lombard et Combes avaient des caractères différents, et s'entendaient de moins en moins. Combes n'était pas d'accord avec la diversification dans les contenus, et voulait aussi passer à un rôle opérationnel", raconte un témoin. Un autre ajoute: "Combes espérait succéder à Lombard, ce qui était fort possible, mais il s'est montré trop impatient et pas assez obéissant. Finalement, il y a eu un clash au sujet d'un plan de rachat d'actions, que Combes souhaitait mettre en place, et évoquait même auprès des investisseurs, alors que Lombard et des administrateurs n'en voulaient pas".

Souvenir mitigé

Après quelques mois de chômage, Michel Combes rebondit alors à TDF, où il laisse un souvenir mitigé. Le télé-diffuseur est alors détenu par des fonds: la Caisse des dépôts et le britannique Chartehouse. Le LBO (rachat par effet de levier) mis en place en 2002 arrivant à son terme, ces fonds chargent Michel Combes de leur trouver une sortie: rachat, introduction en bourse...

Pour attirer les investisseurs, notre homme élabore alors un plan d'affaires optimiste, avec un chiffre d'affaires en croissance, grâce à l'arrivée de moult nouveaux services: WiMax, télévision mobile, radio numérique... Le business plan prévoit aussi qu'un opérateur mobile externalisera son réseau à TDF. Et surtout que la télévision analogique (la principale source de revenus de TDF) s'arrêtera non pas fin 2011, comme le prévoit la loi, mais... en 2015.

Grâce à ces prévisions optimistes, un nouvel actionnaire -le fonds américain Texas Pacific Group- est trouvé sur une belle valorisation. Et un nouveau LBO est monté au printemps 2007 dans d'excellentes conditions financières (les taux d'intérêts sont alors au plus bas). Pour avoir rempli sa mission, Michel Combes est alors généreusement remercié: il reçoit un paquet d'actions TDF, ainsi que des bons de souscription d'action (BSA).

Mais, dès l'année suivante, il part chez Vodafone. Il renonce à la majorité de ses BSA, mais garde ses actions. Quant à TDF, le reste de l'histoire est connue. Aucun des nouveau services prévus n'arrivera. Aucun opérateur mobile n'externalisera son réseau. La télévision analogique s'arrêtera bien à la date prévue. Résultat: le chiffre d'affaires ne croîtra pas, mais baisse depuis trois ans. Un plan de départs portant sur 550 postes a dû être mené.

Last but not least, le plan d'affaires optimiste avait servi de base aux ratios inscrits dans les crédits bancaires. Ces ratios risquaient de ne plus être respectés début 2012, rendant la lourde dette (4,1 milliard d'euros) immédiatement exigible. Mi-2011, TDF a donc du renégocier sa dette à des conditions bien moins avantageuses...

Interorgé, Alcatel-Lucent a confirmé le recrutement de Philippe Guillemot, et la volonté de renégocier le prêt de 2 milliards d'euros.

Jamal Henni