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Air France dépouillé par KLM: le scénario noir que redoutent les représentants des pilotes

Le choix du numéro 2 d’Air Canada comme DG va-t-il détourner vers Amsterdam le trafic d'Air France? C'est la crainte des représentants des pilotes de la compagnie qui dénoncent une alliance entre Delta, l'un des actionnaires du groupe, et KLM, la plus rentable des compagnies du groupe, pour sacrifier Air France.

Trahie par sa famille. Emirates, Easy Jet, Lufthansa, Ryanair… Depuis des années, Air France lutte contre ses concurrents, compagnies du Golfe et low-cost. Aujourd’hui, elle doit se battre contre ses alliés qui, lassés d’attendre son redressement, seraient prêts à la sacrifier. Le choix de Benjamin Smith comme futur DG serait l’illustration de la stratégie qui se mettrait en place. Le numéro deux d’Air Canada est poussé par Delta Airlines, partenaire d’Air France et actionnaire depuis un an avec 8,8% de son capital.

Les Américains ont investi 375 millions d’euros et ont déjà perdu 15% de leur mise. De son côté, KLM a trouvé dans Delta un allié indispensable pour forcer Air France à se réformer en profondeur. Dans un moment clé où l’État français, actionnaire à 14%, souhaite prendre du recul et laisser les compagnies prendre le relais. Air France est pris en étau, comme phagocytée de l’intérieur. L’alliance entre KLM et Delta Airlines vise à rentabiliser la compagnie française dont les comptes plombent ceux du groupe Air France KLM.

La marge de KLM deux fois plus élevée

Les chiffres parlent d’eux-mêmes. Air France réalise 15 milliards d’euros de chiffre d’affaires quand celui de KLM atteint 10 milliards. Mais la marge de la compagnie française ne s’élève qu’à 800 millions d’euros en 2017 -avec des prix du pétrole plutôt bon marché- quand celle de la compagnie néerlandaise dépasse le milliard d’euros. Les taux de marges sont sans appel: 10% pour KLM et 5% pour Air France!

Du coup, le modèle KLM fait référence et les américains de Delta veulent le calquer sur Air France. "Nous craignons un transfert des destinations vers Amsterdam et KLM" explique Paul Farges. Le représentant des pilotes actionnaires au conseil d’administration du groupe s’inquiète de voir Delta Airlines "mettre la main" sur Air France. "Il y a un risque de détournement des flux de clientèle d’Air France via l’aéroport d’Amsterdam pour des raisons de coûts", ajoute-t-il.

La différence de coût ne provient pas des salaires qui pèsent 30% du chiffre d’affaires pour chaque compagnie, mais d’une multitude de charges externes qui pèsent 41% du chiffre d’affaires d’Air France et seulement 36% chez KLM. Une tendance qui se poursuit: elles ont augmenté de 250 millions au premier semestre 2018. "L’écart de coût est considérable, explique un administrateur d’Air France. Il y a un risque réel de basculer les destinations de Paris vers Amsterdam".

Renoncer au pavillon français

Notamment à cause des coûts aéroportuaires: Air France débourse plus d’un milliard d’euros par an à Roissy et Orly, gérés par Aéroports de Paris, quand KLM ne dépense que 800 millions pour l’aéroport d’Amsterdam. Mais ces redevances pèsent autant (7-8%) dans le chiffre d’affaires des deux compagnies. En revanche, l’aéroport de Schiphol a entamé une politique agressive de baisse de ses prix de 25% depuis trois ans qui profite à KLM. De son côté, Aéroports de Paris, le gestionnaire de Roissy-CDG et Orly, les augmente chaque année de 1% à 2%.

D’autres coûts, maintenance, taxes et frais commerciaux "salent" la facture finale. Difficile d’aller plus loin tant les comptes d’Air France KLM manquent de précision quand ceux d’Air France ne sont tout simplement pas accessibles au public. Au bout du compte, le dépouillement d’Air France au profit de KLM serait une "perte de souveraineté" milite Paul Farges. L’administrateur n’hésite pas à brandir le symbole du "renoncement au pavillon français".

Matthieu Pechberty