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5G : les opérateurs allemands n’entendent pas partager leurs fréquences

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La possibilité pour des acteurs sans réseau de concourir aux enchères ulcère les acteurs historiques. Les trois principaux opérateurs du pays ont ainsi décidé de porter plainte contre l’Etat. Un protectionnisme mal placé et quid de la France ?

Douche froide pour les opérateurs télécoms allemands. Ces derniers ont pris connaissance des préconditions pour participer aux enchères afin d’obtenir des fréquences pour la très attendue 5G. Et les règles du jeu ne leurs conviennent pas vraiment.

Contrairement aux habitudes des acteurs économiques du pays qui privilégient toujours la négociation au bras de fer, Deutsche Telekom, l’opérateur historique allemand dont l’Etat détient 32%, a décidé de passer à l’action en poursuivant l’agence fédérale des réseaux, et donc l’Etat devant la justice, révèle le quotidien Die Welt cité par Reuters. Vodafone et Telefonica Deutschland ont rejoint la plainte de DT.

Une mesure forte qui traduit l’opposition des acteurs en place face à ces préconditions. Berlin a en effet déclaré que tous les candidats à des fréquences 5G devaient à la fois investir pour développer le réseau mobile allemand et, le cas échéant, faire de la place à de nouveaux entrants en leur laissant utiliser leurs infrastructures.

Traduction, un acteur qui n’entend pas déployer lui-même un réseau, pourra se porter candidat et exploiter une licence 5G en s’interconnectant avec le réseau d’un opérateur télécom.

Citant un porte-parole de Deutsche Telekom, Die Welt a précisé dans son édition de mardi que, dans sa plainte, l’opérateur estimait que les préconditions remettaient en cause ses investissement et décourageaient la poursuite du développement des infrastructures de réseau.

Permettre à l’industrie et aux verticaux d’entrer dans le jeu

Rappelons que la date butoir de dépôt des dossiers de participation aux enchères a été fixée au 25 janvier prochain.

La grogne des opérateurs allemands est-elle justifiée ? D’un côté, il est légitime d’estimer que celui qui déploie (et qui dépense donc massivement) peut exiger une sorte d’exclusivité, même temporaire, sur l’utilisation de son réseau. De l’autre, l’approche voulue par l’Etat allemand vise à animer au plus vite la concurrence sur la 5G en permettant à d’autres acteurs de se positionner rapidement. En France par exemple, Free Mobile a obtenu une licence 4G alors que ses infrastructures étaient très parcellaires.

Mais ce n’est sûrement pas la seule motivation de Berlin. Avec une 5G qui est intrinsèquement liée à l’industrie, au B2B et aux verticaux (objets connectés, voitures autonomes, logistique, médecine à distance, transports…), l’objectif est de permettre à des acteurs sectoriels de se positionner et de pouvoir concrétiser plus rapidement leurs projets via des licences.

« On mise en effet sur les applications industrielles B2B, c’est une optique délibérément prise par la Commission européenne, on vise les verticaux contrairement à l’Asie et aux Etats-Unis qui sont dans un logique d’amélioration de la couverture ou de soutien au fixe », nous expliquait Carole Manero, directrice d'études pour l’Idate, think thank français.

La France prend d’ailleurs le même chemin que l’Allemagne. Le régulateur implique d’ores et déjà les acteurs non-télécoms (industries, collectivités…) dans la 5G en les incitant à mener des pilotes à travers des licences provisoires. « La stratégie nationale vise à soutenir le développement de ces nouveaux usages dans les secteurs identifiés comme prioritaires. Ces expérimentations ont vocation à associer l'ensemble des acteurs concernés : autorités locales, opérateurs, équipementiers, acteurs verticaux, utilisateurs tests, startups innovantes. Afin de faciliter la constitution de consortiums pour la réalisation des pilotes, le gouvernement entend s’appuyer sur le Conseil national de l’industrie », souligne l’Arcep.

Pour autant, les enchères seront-elles ouvertes à des acteurs sans réseaux ? En France, le problème est peu différent. En Allemagne, la ressource hertzienne est encore large, permettant l’entrée de nombreux acteurs. En France, les bandes de fréquences dans les 3,5 GHz sont déjà occupées pour partie par d’autres utilisateurs avec des autorisations allant pour certains jusqu’à 2026. Traduction, il n’y aura pas à manger pour tout le monde.

Mais la capacité des acteurs non-télécoms à imaginer de nouveaux modèles économiques et surtout de nouveaux usages pourrait peser dans la balance dans le processus dont les modalités ne sont pas encore connues (elles le seront courant 2019).

Le régulateur s’interroge et consulte. « Comment fournir un service 5G aux entreprises aux zones industrielles ou aux filières qui en ont besoin, à l'endroit où elles en ont besoin ? ».

Deux scénarios sont donc possibles. Le premier permettant à des acteurs non-télécoms de concourir aux enchères ou imposer aux opérateurs attributaires des fréquences « une obligation de faire droit à des demandes d'accès raisonnable » quitte à partager les coûts. Une chose est sûre, certains verticaux intéressés par la 5G veulent leurs propres réseaux, sur-mesure, et donc sans opérateurs.

Olivier CHICHEPORTICHE