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5G : l’institut Montaigne préconise d’écarter Huawei

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- - JUNG Yeon-Je / AFP

A contre-courant de la position officielle, le think-thank libéral estime qu’il faut se passer du géant chinois, à cause des questions de sécurité mais aussi pour privilégier les acteurs européens. Deux arguments qui font débat.

Le cas Huawei divise. Rappelons que les Etats-Unis ont décidé d’abattre le géant chinois des télécoms en interdisant aux entreprises américaines de commercer avec lui. Une décision qui impacte à la fois ses activités dans les déploiements de réseaux 5G et de production de smartphones.

Washington ne veut pas que les opérateurs du pays utilisent les équipements de Huawei pour les réseaux en cours de déploiements pour des questions de sécurité nationale, persuadé que le géant est lié directement au régime chinois et espionne donc les Etats-Unis à travers ses équipements. Sans avoir jamais apporté la moindre preuve de ses accusations.

Peu de pays sont sur la ligne dure américaine. En France, Emmanuel Macron a déclaré : « Notre perspective n'est pas de bloquer Huawei ou toute autre entreprise, c'est de préserver notre sécurité nationale et la souveraineté européenne. Mais je pense que déclencher maintenant une guerre technologique ou une guerre commerciale vis-à-vis d'un autre pays n'est pas judicieux. »

Une position contestée par l’institut Montaigne dans une étude qui préconise tout simplement d’écarter Huawei des déploiements 5G. Le think-thank libéral met en avant les questions de sécurité mais aussi la mise en avant des acteurs européens.

Sécurité d’abord. Les auteurs, Mathieu Duchâtel et François Godement, affirment que Huawei a des liens « étroits avec la colonne vertébrale du système politique chinois. La structure de propriété de Huawei suggère un contrôle indirect du Parti. Nulle surprise donc lorsque l’Etat chinois s’implique directement dans la défense de Huawei contre les attaques que l’entreprise subit. Une certaine culture d’entreprise et son imagerie communiste, achèvent de suggérer la correspondance entre le succès de Huawei et les ambitions de Xi Jinping pour la Chine », peut-on lire.

« Fer de lance du techno-nationalisme chinois » 

Et de poursuivre : « Malgré des efforts réputationnels (lobby et relations publiques massifs, NDLR) et de persuasion, et bien que les preuves manquent souvent pour affirmer de manière irrévocable que Huawei a pu se rendre complice d’actes de cyberespionnage, les arguments utilisés dans les principales affaires récentes sont peu convaincants et suggèrent l’affirmation suivante : Huawei ne pourrait pas s’opposer à une action de pénétration ou de sabotage par les services chinois ».

L’accusation est d’autant plus prégnante que la 5G, ce n’est pas seulement du débit en plus sur vos smartphones. Mais bien la technologie centrale de la voiture connectée, de la ville intelligente, de la médecine à distance, de l’industrie 4.0. Logique donc de s’inquiéter qu’un acteur étranger, à travers ses équipements radio, puisse avoir « la main » directement ou indirectement sur ces activités stratégiques. Reste que les preuves manquent cruellement.

Mais pour l’institut Montaigne, « Huawei (est le) fer de lance du techno-nationalisme chinois ». Il s’agit donc « au nom de la protection des données, de la promotion d’une autonomie de décision politique et de la construction d’un environnement minimisant les risques pour les entreprises, réduire ou équilibrer la dépendance à l’égard des fournisseurs extérieurs ».

Et donc « d’écarter Huawei des infrastructures à risque. L’Europe peut choisir de soutenir activement ses propres entreprises, ou les compléter avec d’autres entreprises non européennes - qui seront toujours plus contrôlables que Huawei ».

Industrie ensuite. Pour le think thank, cette situation est l’occasion rêvée de favoriser les acteurs européens des télécoms que sont Nokia Networks (qui a racheté Alcatel-Lucent) et Ericsson.

« La controverse Huawei ne doit pas nous détourner d’un enjeu crucial : la construction de l’infrastructure 5G offre à l’Europe une occasion de consolider une offre technologique et industrielle et de constituer ainsi l’un des outils pour une souveraineté européenne », peut-on lire.

Des champions européens… en retard

Et de poursuivre : « Si les actions menées par l’UE dans le secteur des télécommunications ont été favorables aux consommateurs (baisse des coûts), elles se font au prix d’une faible capacité d’investissement et d’une maîtrise insuffisante de la norme 5G elle-même. L’Europe a perdu le leadership dans la constitution de la norme 5G, présageant de la possibilité d’un véritable décrochage européen ».

« Les polémiques rythmant l’actualité de Huawei font oublier l’existence de solutions européennes à l’infrastructure 5G. Le bon positionnement d’entreprises comme Ericsson ou Nokia (à elles deux, elles représentent près de 50 % du marché mondial des équipements 2G/3G/4G) doit être en cela rappelé », ajoutent Mathieu Duchâtel et François Godement.

Il faut donc « s’appuyer sur nos champions européens et sur leur accès au marché et aux fournisseurs américains, repenser les aspects de norme et de régulation des équipements, aller plus loin dans le soutien à la R&D, favoriser l’émergence de champions européens dans le cloud, protéger, au nom de l’autonomie industrielle européenne, les équipementiers contre le risque d’acquisition, et investir de manière robuste dans les infrastructures permettant à nos champions de s’étendre ».

Sur le papier, l’idée a du sens. Dans les faits, c’est un peu différent puisque selon tous les observateurs, Huawei a plusieurs années d’avance sur la concurrence en matière de 5G, notamment grâce à une R&D colossale (numéro 4 mondial) et des dépôts de massifs de brevets. Il est par ailleurs moins cher que ses concurrents (un point essentiel pour les opérateurs français dans un contexte de baisse des revenus et de hausse des investissements).

D’ailleurs, le directeur général de Nokia, Rajeev Suri a ainsi fait savoir que cette nouvelle donne « peut être une opportunité à long terme, mais plus que ça, c'est difficile à estimer pour le moment ». Et de reconnaître un « retard sur la 5G ».

Olivier CHICHEPORTICHE