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Masques, gel… Un an après, quel bilan pour les entreprises ayant participé à l’"effort de guerre"?

Du gel hydroalcoolique

Du gel hydroalcoolique - Loic Venance

Face à la pénurie d’équipements sanitaires au printemps 2020, de nombreuses entreprises françaises ont adapté leur production pour répondre aux besoins en masques, blouses et respirateurs. Un défi inédit relevé avec succès, même si un an plus tard, beaucoup d'entreprises ont repris leur activité d'origine.

De l’industrie textile à l’automobile, en passant par le secteur cosmétique. Il y a un an, des centaines d’entreprises françaises se mobilisaient pour fournir les professionnels de santé et la population en équipements sanitaires. Un effort sans précédent qui s’est traduit par le lancement en pleine crise sanitaire de nouvelles lignes de production. Du moins pour celles qui disposaient des compétences techniques nécessaires à la fabrication de masques, gel, blouses ou encore de respirateurs.

C’est par exemple le cas du groupe Chargeurs qui a saisi l’opportunité de diversifier son activité et de contribuer à la solidarité nationale pour anticiper une baisse de ses commandes. Informé dès février par ses équipes basées en Asie du risque de pénurie de masques, Denis Noharet, directeur général de Lainière Santé, filiale de l’entreprise spécialisée dans les textiles techniques, a participé au lancement d’une ligne de production de masques dans plusieurs usines du groupe, notamment en Picardie et en Alsace.

En un peu plus d’un mois, Chargeurs, qui a sollicité des confectionneurs partenaires basés à l’étranger et mis en place un pont aérien, était en capacité de produire près de 10 millions de masques par semaine.

"Je garde un souvenir émerveillé et vraiment respectueux de toutes les équipes et de cette époque parce que, des conducteurs de machines aux personnes qui viennent récupérer les déchets de fibres, tout le monde était là tous les jours, samedi et dimanche compris", expliquait à BFM Business Denis Noharet.

Aujourd’hui encore, l’entreprise continue la fabrication de masques via sa nouvelle division Chargeurs Healthcare Solutions, laquelle a réalisé 300 millions d’euros de chiffre d’affaires l’an passé. Et pour la pérenniser, le groupe a investi près de 10 millions d’euros depuis le début de la crise.

Le luxe et la mode mobilisés

Les clients habituels du groupe Chargeurs, à savoir les entreprises du luxe, ont aussi joué un rôle dans cette mobilisation inédite. En mars 2020, le groupe Kering (Saint-Laurent, Balenciaga, Gucci, Brioni…) a fait l’acquisition d’un parc d’imprimantes 3D pour le compte de l’Assistance publique des Hôpitaux de Paris (APHP). Au total, 60 machines auront été livrées afin de produire des équipements de protection et des dispositifs médicaux. Le géant du luxe a également commandé et acheminé depuis la Chine trois millions de masques chirurgicaux aux services de santé français.

Les filiales de Kering se sont aussi retroussé les manches. En Toscane, Gucci a produit, en collaboration avec ses fournisseurs, des masques chirurgicaux et des blouses médicales pour le personnel soignant. En France, c’est Balanciaga et Saint-Laurent qui ont mobilisé leurs ateliers pour fournir l’APHP en masques et blouses, avec un rythme de production de 15.000 masques par semaine au plus fort de la crise.

De son côté, LVMH a produit entre mars et juin plus d’un million de flacons de gel hydroalcoolique et quelque 500.000 masques dans ses ateliers Vuitton ou encore Dior. Là encore, à destination des services de santé, voire d’associations et de banques alimentaires. S’il assure encore cette activité de façon marginale pour ses besoins internes, le groupe LVMH, comme Kering, a cessé aujourd’hui la production et la distribution d’équipements sanitaires à grande échelle.

200 millions de masques textiles

Les géants du luxe ne sont pas les seuls à avoir mis leur savoir-faire au profit de la lutte contre le Covid-19. Sous l’impulsion du ministère de l’Economie et de la Direction générale de l’Armement, 1450 entreprises du secteur textile, mode et habillement ont rejoint l’association "Savoir faire ensemble" qui a contribué depuis le début de la crise à la fabrication de 200 millions de masques textiles et 12 millions de blouses dans 1500 ateliers partout en France.

Fondateur du Slip Français et président de "Savoir faire ensemble", Guillaume Gibault dit aujourd’hui vouloir poursuivre l’initiative et en élargir le champ d’action, afin de dynamiser l’industrie textile Made in France.

"Cette mobilisation qui s’est créée dans des conditions d’urgence doit être pérennisée. Il faudra voir comment cela peut servir à la relocalisation à plus long terme de la filière textile française", a-t-il déclaré sur notre antenne.

Un tiers du gel produit par les entreprises cosmétiques

Dans le secteur cosmétique, une centaine d’acteurs (L’Oréal, Clarins…) membres de la Fédération des entreprises de la beauté (Febea) ont participé à la production de gel hydroalcoolique en modifiant leur ligne de production au début de la pandémie.

La mobilisation fut, là aussi, sans précédent. Fin avril 2020, les entreprises du cosmétique représentaient un tiers de la production nationale de gel. Elles ont pu approvisionner dès la mi-mars près d’une centaine d’établissements de santé et répondu à des appels aux dons via la distribution de 800.000 produits auprès de 440.000 personnes bénéficiaires. En septembre, la Febea et ses adhérents ont aussi été sollicités par le ministère de la Culture pour fournir gratuitement 5000 litres de gel aux visiteurs dans le cadre des Journées du Patrimoine.

"Certaines entreprises ont consacré des lignes entières à la production de gel hydroalcoolique au plus fort de la crise. Plus largement, il a fallu former les équipes à un nouveau cadre réglementaire et aux procédures applicables aux produits biocides", souligne la Febea auprès de BFM Business.

Si les entreprises cosmétiques ont pu produire du gel durant la crise, c’est parce qu’un arrêté dérogatoire les y a autorisées jusqu’au 1er octobre 2020.

"C’est donc entre la mi-mars et fin septembre que de grandes quantités de gel hydroalcoolique ont été fabriquées par les entreprises cosmétiques. Aujourd’hui, certaines poursuivent cette production, le plus souvent pour la donner, mais la situation de pénurie étant derrière nous, les entreprises cosmétiques ont pu reprendre leur activité habituelle", précise la Febea.

Alliances industrielles

Dans l’industrie, Air Liquide s’est allié avec PSA, Valeo et Scheider Electric dans le cadre d’un consortium qui avait pour objectif la fabrication de 10.000 respirateurs à destination des hôpitaux. Produire "10.000 respirateurs en 50 jours" lors de la première vague de Covid-19 a été un "pari fou et nous y sommes parvenus", a déclaré sur notre antenne le PDG d’Air Liquide, Benoît Potier, affirmant que la France n’avait aujourd’hui "plus de problèmes de respirateurs".

"Ces équipes qui faisaient des automobiles, du matériel électrique ou des composants pour l’industrie automobile, se sont retrouvées dans un entrepôt qu’on a loué à fabriquer des respirateurs. Il a fallu les former, les sensibiliser au monde de la santé, qui est un monde à part", a encore détaillé le patron d’Air Liquide. Par exemple, "quand on a une roue dans un respirateur mécanique, on n’y met pas de la graisse pour qu’elle tourne mieux par exemple, il faut qu’elle tourne toute seule car on est dans la santé, on ne peut pas polluer", a-t-il ajouté.

Comme PSA, Renault a participé à l’effort de guerre en rejoignant un collectif d’entrepreneurs nantais baptisé "Makers for Life" et dont l’objectif était de "concevoir un respirateur artificiel d’urgence, peu coûteux et industrialisable, destiné aux services hospitaliers de réanimation", souligne le constructeur. Ses ingénieurs ont notamment contribué à la conception de plusieurs pièces dont le "blower", élément du moteur qui alimente le respirateur en air comprimé. Ils ont aussi élaboré un "modèle numérique de poumon virtuel permettant de faire évoluer rapidement la conception physique et logicielle du respirateur en simulant différents cas cliniques".

En collaboration avec des hôpitaux parisiens, le groupe Renault a également aidé à pallier le manque de pousse-seringues qui permettent d’administrer des médicaments en continu aux patients en réanimation. Le prototype conçu par le constructeur a fait l’objet d’études de production en série, de validation et d’homologation par les autorités médicales avant que l’ensemble des plans et logiciels soit mis gratuitement à la disposition de la communauté scientifique. Enfin, le constructeur français a installé en juillet 2020 une ligne de fabrication de masques sur son site de Flins afin de répondre à ses besoins internes en Europe. Cette ligne permet encore aujourd’hui de produire jusqu’à 1,5 million de masques chirurgicaux par semaine.

Quand Pernod Ricard approvisionne la police new-yorkaise

Dans un tout autre secteur, le géant des spiritueux Pernod Ricard a produit 4 millions de litres d’alcool pur et un million de litre de gel lors dans les six premiers mois de la crise.

"On a transformé notre outil de production", souligne l’entreprise, précisant que "ce sont (ses) collaborateurs qui se sont portés volontaires en disant qu’ils savaient le faire".

Cette production a surtout été importante en Suède -où se trouve la principale usine de fabrication de vodka du groupe- et aux Etats-Unis, où il compte plusieurs distilleries de whisky. Pernod Ricard a d'ailleurs approvisionné la police de New York, avant de recevoir les félicitations de Donald Trump.

"En France, on a n’a pas été en capacité technique de faire du gel", poursuit un porte-parole de Pernod Ricard. L’Hexagone aura tout de même reçu 60.000 litres d’alcool pur de la part du fabricant de vins et spiritueux.

https://twitter.com/paul_louis_ Paul Louis Journaliste BFM Eco