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Comment le groupe Chargeurs est devenu le champion français de la production de masques

Spécialisé dans les textiles techniques, le groupe Chargeurs a pris part à l'effort de guerre dès le début de l'épidémie de Covid-19. En quelques semaines, il est parvenu à produire des millions de masques sous sa marque Lainière Santé. Une nouvelle activité qui se poursuit encore aujourd'hui.

Jamais le groupe Chargeurs n’aura connu pareille mobilisation en un siècle et demi d’existence. Dès le début de la crise sanitaire, le spécialiste français des textiles techniques s’est porté volontaire pour contribuer à l’effort national en produisant en quantités industrielles du gel hydroalcoolique, via sa branche Chargeurs Protective Films, mais également des masques sous sa marque Lainière Santé lancée pour l’occasion.

Directeur général de la filiale experte en solutions techniques dédiées à la santé, Denis Noharet revient pour BFM Business sur cette aventure inédite qui marquera à n’en pas douter l’histoire du groupe.

Retour au début du mois de février 2020. A l’époque, le Covid-19 ne s’est pas encore propagé en Europe bien que le Vieux continent regarde avec inquiétude l'évolution de l'épidémie dans le monde. Et certains se préparent déjà au pire: "Nous sommes une entreprise avec des implantations internationales; on avait des informations relativement tôt en provenance d’Asie où nos équipes locales nous disaient que les usines fermaient progressivement, que tout devenait compliqué. On a pu sentir qu’on se dirigeait vers un problème", se rappelle Denis Noharet.

Mobilisation

En contact avec des organismes publics comme Santé Publique France qui s’active en coulisse pour trouver des masques de protection, Chargeurs comprend que la France s’expose au risque de pénurie. Des groupes de travail sont dès lors mis en place au sein de l’entreprise pour réfléchir aux solutions qui permettraient de participer à la mobilisation et, par la même occasion, d’anticiper une probable baisse des commandes dans le cas où l’épidémie deviendrait incontrôlable.

C’est alors que le PDG, Michaël Fribourg, suggère au cours d’une réunion de s'engager dans la production de masques à grande échelle. "On a été surpris", reconnaît Denis Noharet, plutôt habitué à voir ses équipes mettre leur savoir-faire au profit de techniques à la pointe de l’innovation, notamment pour le compte de grandes marques de luxe. Peut-être le dirigeant du groupe Chargeurs a-t-il été inspiré ce jour-là par la cheffe du pôle Recherche et Développement, laquelle, traînant un mauvais rhume, s’est présentée auprès de ses collègues avec un masque confectionné par ses propres soins.

Quoi qu'il en soit, les équipes de R&D sont sollicitées dans la foulée pour concevoir un masque aux capacités de filtration répondant aux normes en vigueur. Tricotage, enduction… Différentes techniques, dont certaines particulièrement sophistiquées, sont utilisées avant que ne soient mis au point les premiers textiles au début du mois de mars. Peu après, le masque Lainière Santé passera une trentaine d’essais jusqu'à atteindre 85% d'efficacité. Quelques efforts supplémentaires permettront par la suite la conception d’un masque capable de filtrer plus de 99% des particules.

Polyvalence

Passée l’étape de conception, le groupe Chargeurs a déployé ses nouvelles lignes de production, en particulier sur son site "La Lainière de Picardie", près de Péronne, où l’usine qui emploie 200 personnes a tourné à plein régime, week-ends compris, tout comme sa petite sœur basée en Alsace.

Dans le même temps, l’épidémie de Covid-19 a déferlé sur l’Europe, les pays se confinant tour à tour. Sans surprise, les commandes traditionnelles de Chargeurs chutent, ce qui permet de concentrer les forces sur la production de masques.

"Nous sommes dans une entreprise où il y a beaucoup de polyvalence. (…) L’industrie textile est une industrie qui a dû apprendre la flexibilité, la polyvalence à ses opérateurs, qu’ils soient ouvriers, cadres ou agents de maîtrise. Et on a la chance d’avoir des collaborateurs qui sont ouverts et enclins à se former. C'est ce qui nous a permis de maintenir l’emploi", souligne Denis Noharet.

Et pour mettre toutes les chances de son côté et relever le défi qu'elle s'est lancée, l’entreprise a fait appel au savoir-faire (laboratoire, recherche, métrologie…) d’autres sociétés. Plus tard, elle investira dans une ligne de production de meltblown, ce matériau essentiel pour assurer la filtration des masques. Au total, le groupe aura investi près de 10 millions d’euros pour déployer sa production.

Pont aérien

Au plus fort de la crise, des collaborations se sont nouées entre différentes entreprises engagées dans l’effort de guerre. "On a commencé à travailler avec des groupes comme Lacoste. (…) C’est tout le tissu industriel français qui s’est mobilisé", se félicite Denis Noharet.

A la mi-mars, Lainière Santé sollicite les ateliers de ses confectionneurs partenaires situés en Roumanie, en Bulgarie et au Portugal pour monter en cadence face aux besoins croissants partout en Europe. "Au début, ils nous ont un peu pris pour des fous et puis, finalement, ils se sont pris au jeu", se souvient encore le patron de la filiale du groupe Chargeurs.

De quelques milliers début mars, ses capacités de production hebdomadaires se sont envolées à près de 10 millions de masques en à peine 5 semaines. Et pour les livrer à temps, le groupe est allé jusqu'à mettre en place un pont aérien d’une capacité de plus de 50 Boeing 747, avec des vols quotidiens pour acheminer vers les ateliers situés à l’étranger les différents matériaux (tissu, barrettes, élastiques…), puis rapatrier les produits finis.

"C’était assez compliqué. On a tout eu: les camions bloqués aux frontières, le pilote qui ne peut pas atterrir à Roissy à cause du temps. (…) Mais je garde un souvenir assez émerveillé et vraiment respectueux de cette époque et de toutes les équipes parce que, des conducteurs de machines aux personnes qui viennent récupérer les déchets de fibres, tout le monde était là tous les jours, samedis et dimanches compris. Ils ont été extraordinaires", témoigne Denis Noharet.

La division santé de Chargeurs "a vocation à perdurer"

Après avoir contribué à l'approvisionnement de grandes entreprises françaises, voire même de Santé publique France, Lainière Santé a lancé son site de e-commerce en avril 2020. Sur l’ensemble de l’année, la nouvelle division santé du groupe, Chargeurs Healthcare Solutions, a réalisé un chiffre d’affaires de 300 millions d’euros, essentiellement grâce à sa marque phare Lainière Santé.

Aujourd’hui, Chargeurs Healthcare Solutions produit des masques intégrant trois brevets avec des modèles de toutes sortes (chirurgicaux, FFP2, tissu...) à destination des enfants, des entreprises, voire des sportifs… Et elle ne compte pas s’arrêter de sitôt: "Chargeurs Healthcare Solutions et sa marque Lainière Santé ont vocation à perdurer", assure Denis Noharet. Car il n'en doute pas, l’épidémie de Covid-19 va conduire les Occidentaux à se montrer plus vigilants sur le plan sanitaire, à l'image des Japonais ou des Coréens.

Sur ce marché envahi par les masques made in China vendus quelques centimes l’unité, Lainière Santé entend toutefois miser sur l’innovation, avec un positionnement très clair: "On n’a pas vocation à aller équiper tous les hôpitaux en masques jetables. En revanche, je pense qu’on peut apporter un produit de qualité supérieure, respectueux de l’environnement, ainsi qu’un service autour de ce produit qui va passer par des solutions de collecte, de recyclage, de revalorisation. On offre également un service de customisation pour avoir un produit aux couleurs de votre entreprise, de clubs de foot tout en ayant un très haut niveau de protection", détaille Denis Noharet.

Son souhait pour l'avenir?

"Que la sphère européenne qui a beaucoup invité à investir et à parvenir à une forme d’autonomie sur les masques puisse venir en retour avec des commandes, parce qu’aujourd’hui on se rend compte que les grands marchés historiques d’importations se sont remis en place et on trouve toujours des grands acheteurs qui achètent des masques chirurgicaux à moins de 5 centimes".

Mais "Dieu merci, on a quelques entreprises françaises et institutions publiques qui nous ont fait confiance et qui, bien qu’on soit plus cher, font le choix du Made In France", conclut le directeur général de Lainière Santé.

https://twitter.com/paul_louis_ Paul Louis Journaliste BFM Eco