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L'Europe à la conquête de Jupiter

La mission JUICE (JUpiter ICy moons Explorer) débute dans à peine un an. Objectif: analyser les lunes glacées de Jupiter afin d'y découvrir des conditions propices au développement de la vie. Aux manettes, Airbus Defence & Space qui finalise l'assemblage de la sonde à Toulouse.

Pression maximale pour les équipes d'Airbus Defence & Space. Depuis quelques semaines, JUICE est arrivée à Toulouse. Pas de temps à perdre. Les ingénieurs et les techniciens s’affairent 24h/24 et 7j/7 pour terminer son assemblage, pièces par pièces. On pivote la sonde plusieurs fois par jour pour atteindre ses entrailles, on regarde les plans, on fixe des câbles, on teste un à un les systèmes électroniques, mais seulement quelques secondes afin d’éviter toute surchauffe. Ils sont en effet conçus pour fonctionner dans le froid glacial de l’espace.

Six tonnes de haute technologie

Pour approcher ce mastodonte de presque 6 tonnes, blouses, charlottes et surchaussures obligatoires, téléphones portables éteints. Il s’agit de limiter au maximum les poussières extérieures et d'éviter toute exposition à des ondes électromagnétiques qui pourraient altérer la précision des appareils.

Il faut dire que JUICE promet d'être un bijou technologique. Une sonde bardée d’instruments de haut vol: interféromètre, spectromètre, altimètre laser… Allemagne, France, Espagne, Japon… Les contributeurs au projet sont nombreux.

Des outils capables notamment d'analyser les océans d'eau salée de deux lunes de Jupiter: Europe et Ganymède. Car oui, certaines lunes de Jupiter contiennent plus d'eau que les réserves terrestres! Des océans tapis sous une dizaine de kilomètres de glace! Sont-ils propices au développement d'une vie extraterrestre? C'est là le cœur de la mission.

Juice dans sa blanche à Toulouse (octobre 2021)
Juice dans sa blanche à Toulouse (octobre 2021) © Jean-Baptiste Huet

"Juice va parcourir pendant 9 ans un peu plus d'un milliard de kilomètres", explique Cyril Cavel le chef de projet Juice chez Airbus D&S. Un voyage durant lequel la sonde va être maltraitée par les rayonnements, les radiations… Pour la protéger, des feuilles de plomb vont par exemple être appliquées sur certaines zones sensibles.

JUICE va devoir également résister au froid intense de l'espace. Pour cela, une solution: le MLI (Multi Layer Insulation). La fameuse "couverture de survie" dorée ou argentée, qui protège souvent les satellites. "Celle ci est fabriquée en Allemagne, explique Cyril Cavel. Plus fine qu’une feuille de papier, "elle est pourtant composée de 14 couches toutes séparées par de l'air". Un produit de haute technologie. "L'un des matériau qui coute le plus cher", poursuit l'ingénieur.

Le génie électrique

La sonde emportera 3 tonnes d'ergols pour les phases de propulsion. Mais pour son alimentation, elle dépendra de ses panneaux solaires. A date, ils ne sont pas encore assemblés car avant, les 1900 cellules qui les composent doivent être insérées une à une, à la main!

"Des panneaux solaires 30% plus performants que n'importe quel autre panneau sur terre", explique Cyril Cavel. Cette efficacité a un coût: 50 millions d'euros. Une fois déployés, l’envergure de Juice atteindra une trentaine de mètres. La consommation électrique a été optimisée au maximum, la sonde consommera à peine 800 watts! Une prouesse.

Une sonde autonome

Pour mener à bien sa mission, JUICE va aussi devoir apprendre à se débrouiller seule. Une fois dans les faubourgs de Jupiter, à plusieurs centaines de millions de kilomètres de la terre, les communications vont mettre plus d'une 1h40 pour faire l’aller-retour. Inimaginable de perdre le contrôle pendant certaines phases critiques. Les ingénieurs d'Airbus Defense & Space à Toulouse ont donc mis au point un véritable cerveau logiciel capable de prendre le relais. "On est allés très loin dans l'innovation", ajoute Cyril Cavel.

Juice dans salle blanche à Toulouse (octobre 2021)
Juice dans salle blanche à Toulouse (octobre 2021) © Jean-Baptiste Huet

Voilà maintenant sept ans que les équipes d'Airbus ont remporté le contrat de maîtrise d'œuvre auprès de l'Agence Spatiale Européenne. Pas le droit à l’erreur car le coût global de la mission, avec le lancement, avoisine les 1,5 milliards d'euros.

Dans à peine un an, Juice partira depuis Kourou, en Guyane, sans doute à bord de la dernière Ariane 5. Un voyage de 9 ans suivi de 3 ans de travail.

Une pure mission d'exploration, bien sur pour la beauté de la science et de la connaissance, mais aussi une mission qui devrait contribuer à apporter son lot d'évolutions technologiques et économiques dans nos futures vie quotidiennes. (Panneaux solaires, isolation thermique, économie d’energie, intelligence artificielle, mesure des champs magnétiques...)

Après 12 ans de bons et loyaux services, vers 2034, écorchée et épuisée par les radiations, Juice ira s'écraser volontairement sur Ganymède, un de ses terrains de jeu. Ceci afin d’éviter toute contamination accidentelle d’un autre environnement.

Juice ne connaitra pas, comme Voyager 1 et ses plus de 20 milliards de Km parcourus en 44 ans, le frisson de l’errance spatiale.

Jean-Baptiste Huet