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Jean-Christophe Conticello (Wemanity): « J’ai eu plusieurs vies »

Jean-Christophe Conticello a fondé Wemanity en 2013.

Jean-Christophe Conticello a fondé Wemanity en 2013. - -

Jeune financier à succès, patron, à 23 ans, d’une agence web, à New-York, Jean-Christophe Conticello a tout perdu avant d’entreprendre à nouveau. Avec Wemanity, il aide à la plupart des sociétés du CAC40 dans leur transformation « agile ». Portrait.

Avant de réussir, Jean-Christophe Conticello a échoué plusieurs fois, à une époque où l'on ne parlait pas encore de « fail fast », ni de « failcon » ou de « failcamp », des théories, conférences ou séminaires, qui font des accidents de parcours des forces. Il a échoué, mais à chaque fois, il est reparti dans une nouvelle aventure. « J’ai eu plusieurs vies », sourit le quarantenaire, qui est aujourd’hui à la tête de Wemanity, qu’il a créée en 2013 pour aider les entreprises et leurs managers à se transformer pour faire face aux nouveaux défis. L’entreprise, qui emploie plus de 600 salariés à travers le monde, double son chiffre d’affaires chaque année. Il s'élève à près de 50 millions d’euros. 

À Paris, les locaux sont situés dans le premier arrondissement. Personne, pas même le fondateur, n’a de bureau attitré. Quand Jean-Christophe Conticello reçoit, c’est dans un coin de l’openspace, autour d’une petite table basse, au milieu de ses salariés, qui l’appellent JC (« Jissé »). Avec son accent du sud, il raconte un début de carrière complètement dingue, sur lequel il a construit la suite. Fils d’un boucher de Marseille, « entrepreneur dans l’âme », organisateur de soirées et DJ à ses heures, il entame une école de commerce (Sup de Co Montpellier).

CEO, à New-York, à 23 ans

Attiré par le monde de la finance et son adrénaline, il obtient rapidement un stage à la Bourse de Paris, puis il postule à un poste d’analyste en fusion-acquisition, chez Morgen, à New-York. Il n’a pas fini son école, il ne connait pas grand-chose à la finance et il ne parle même pas très bien anglais, mais il y va au culot et cela passe. « C’était un peu le rêve d’enfant, Wall Street, tout le folklore de travailler dans la finance », se rappelle-t-il. Il monte très vite des deals, se fait remarquer et intègre le fonds d’investissement du groupe, dédié aux start-ups.

Jean-Christophe Conticello apprend tout en même temps: la finance et internet, et il tape dans l’œil du patron d’une agence digitale new-yorkaise, Oven Digital, qui le débauche avant de lui confier les rênes deux mois plus tard : « Il le fait à l’américaine, raconte l’entrepreneur. Il me dit, je pense que tu es plus brillant que moi, il se met en retrait, et, à 23 ans, je deviens CEO et deuxième actionnaire d’une agence web à New York, qui est valorisée près d'un milliard d’euros par JP Morgan ! »

La vague web déferle, les sites internet poussent comme des champignons : Jean-Christophe Conticello lance alors celui du joaillier Tiffany et le premier site de e-Banking pour City Bank. Mais la levée de fonds envisagée au printemps 2000 ne se fait pas, « et là, lâche-t-il, j’apprends le côté virtuel de tous ces chiffres ». Les relations avec son associé tournant au vinaigre, Jean-Christophe Conticello revend ses parts et il lance une place de marché entre les États-Unis, le Moyen-Orient et l’Europe.

Il investit tout ce qu’il a gagné et il emprunte pour rassurer les investisseurs américains et arabes notamment, en vue d’une levée de fonds qui s’annonce prometteuse. Le dernier tour de table doit avoir lieu en septembre 2001. Mais quelques jours après le 11 septembre, personne n’est au rendez-vous et Jean-Christophe Conticello se retrouve « sans rien, avec les huissiers à la maison ».

« Je me suis dit, je suis maudit »

Logé par sa petite-amie, qui deviendra sa femme, il se reconvertit en porteur de journaux, entre 4h et 7h du matin, pour 400 francs par mois et il reprend ses études là où il les avait laissées, par correspondance. Il obtient son diplôme, passe deux ans dans le groupe d’ingénierie et de conseil en technologies Alten, puis il lance Adneom Technologies, une activité de conseil et d’intégration de logiciels financiers. Il se relance, se rassure... jusqu’au nouveau coup dur… en 2008, la faillite de Lehman Brothers. « Là, je me suis dit, je suis maudit », concède Jean-Christophe Conticello, mais, il n’abandonne pas pour autant, résilient. D’autant qu’il a appris de ses échecs et qu’il a fait en sorte que sa société soit bien solide.

Il tangue, mais ne coule pas, et il poursuit sa route jusqu’à ce nouveau changement de cap, qui est provoqué cette fois par ses clients : de plus en plus, ils lui demandent de l’aide pour leur transformation digitale. L’enjeu est considérable, face aux géants américains. Mais, explique Jean-Christophe Conticello, « aucune entreprise ne peut faire de transformation digitale si elle ne s’est pas transformée en interne. Si elles veulent concurrencer les GAFA, il faut utiliser les mêmes armes qu’eux ! » Il estime même que « pour ces entreprises, quelles que soient leurs tailles, c’est « un enjeu de survie ». En 2013, il revend Adneom et il crée Wemanity.

Changer le monde du travail

« J’ai toujours eu ça en moi, cette volonté de changer le monde du travail, lance-t-il. Depuis l’époque des pharaons, on n’avait pas changé ! On était toujours sur le même même système, pyramidal… » Optimiste de nature, il s’avoue quand même « bien plus effaré » que ce qu’il pensait par ce qu’il découvre chez ses clients, avec, notamment, « une prise d’initiative complètement bridée ». Son but, c’est de transformer la façon de travailler des managers, notamment, et des équipes. L'idée est d’opérer une transformation culturelle, de bâtir une nouvelle organisation et d'arriver à de nouvelles pratiques technologiques pour accélérer les process. Le fondateur de Wemanity veut que les plus grosses structures deviennent des entreprises « agiles », aussi rapides que les start-up, avec deux maîtres-mots: « innovation et coopération ».

Loquace, Jean-Christophe Conticello détaille sa stratégie et il prend soin de l’illustrer avec des cas très concrets. Comme celui, basique, du remplacement d'un ordinateur dans une entreprise... « Le leader, explique t-il, est là pour se sacrifier et pour faire avancer son équipe. Si un membre de l'équipe est bloqué à cause d'un ordinateur qui plante... Pour avancer, le rôle du leader, ça peut être d'aller chercher un ordinateur sur le champs pour que celui de son équipe puisse travailler! Dans une entreprise traditionnelle, le temps de passer par plusieurs services et le directeur, ça peut prendre trois semaines pour débloquer ce type de situation, alors qu'en ville, l'Apple store est à 500 mètres et que ça prend une heure pour acheter un ordinateur ! » Du bon sens, c’est ce que prône Wemanity, qui, teste systématiquement une idée quand elle est avancée, avant de lancer les grandes manoeuvres (appels d’offres, etc…), pour gagner du temps et de l’argent.

Jean-Christophe Conticello raconte aussi l’histoire d'une grande compagnie d’assurance internationale, en Angleterre, qui a voulu, il y a cinq ans, lancer une application pour les garagistes : « Elle avait pris un grand cabinet de conseil, qui a travaillé dix-huit mois, avec une cinquantaine de développeurs, et à l’issue de cette période, ils ont sorti une super belle appli iPhone… Sauf qu’à l’époque, les garagistes anglais n’utilisaient pas d’iPhone, mais plutôt des vieux téléphones ou des Androïd… Et c’est un budget de douze ou quatorze millions, qui a été jeté! » En réponse, Wemanity a monté une petite équipe, en impliquant des garagistes, « et au bout de trois semaines, conclut l'entrepreneur, il y avait quelque chose qui tournait, qui correspondait à la demande et qui a coûté quelques dizaines de milliers d’euro versus beaucoup plus de zéros derrière… »

« Il fuse à quatre mille! »

Parmi ses clients, Wemanity compte une grosse partie des grandes entreprises françaises comme EDF, Louis Vuitton, BNP Paribas, PSA ou Total, mais aussi des groupes étrangers comme ING, Bosch ou Nike. La mission de Jean-Christophe Conticello et de ses équipes peut durer jusqu’à dix-huit mois. Son ambition, c’est de faire de Wemanity LA référence en matière de transformation digitale, en 2020. Et d'avoir changé le monde du travail en 2050. 

Six ans après le lancement, il concède qu’il a été quand même « bien plus effaré » que ce qu’il pensait par ce qu’il a découvert chez ses clients, avec, notamment, « une prise d’initiative complètement bridée », mais il persiste, mû par un redoutable optimisme et conforté par une forte croissance. Wemanity a des antennes dans sept pays et en ouvre de nouvelles au Maroc (Casa), à Madrid, Montréal et à New York. Il veut aussi se développer en Asie et espère, un jour, être côté au Nasdaq.

« Je l’ai au téléphone au moins une fois par jour et je ressors toujours avec dix nouvelles idées ! , témoigne Stéphane Martinez-Querol, qui est l’un des deux responsables de l’activité du groupe en France. « Il fuse à quatre mille », ajoute-t-il, concevant que toute cette énergie peut « déstabiliser » quelqu'un qui ne se serait pas préparé à recevoir toutes les informations qu’il transmet ». Jean-Christophe Conticello, dit-il, est « un ovni », un « visionnaire », un « créateur d’autonomie, qui a vraiment envie d’aider les managers » et aussi un jusqu’au-boutiste, qui « n’improvise pas ». Il teste d’ailleurs toutes ses idées et ses innovation sur sa propre entreprise avant de les proposer à ses clients. 

Arie Van Bennekum, qui a co-écrit le Manifeste de la méthode Agile, au début des années 2000 et qui est basé aux Pays-Bas, fait partie des conseils de Jean-Christophe Conticello. Il salue notamment son « style vraiment moderne de management » et souligne l'importance de sa singularité. L’une des forces du patron de Wemanity, c’est justement de savoir s’entourer pour « canaliser » toutes ses idées. « Tout le monde peut tenter de faire un marathon, mais tout le monde ne va pas le faire en trois heures », résume Stéphane Martinez-Quérol, en ce week-end de marathon de Paris.

Le projet de sa vie

Petit dormeur (deux, trois heures par nuit), mais gros travailleur, Jean-Christophe Conticello « vit une grande partie de son temps dans le Thalys », entre Paris et Bruxelles, où vivent sa femme et ses trois enfants, qui ont 10, 12 et 14 ans. Il lit beaucoup et décompresse en courant, souvent très tôt le matin et le week-end, plusieurs fois par semaine. À l’écouter parler, il est rare qu’il décroche, mais comme il est passionné, il garantit qu'il n'a jamais l'impression de travailler. Ce qui lui a permis, ces dernières années, d’investir en parallèle dans le club de football de Rouen ou de lancer une marque de vêtements en Belgique.

À 43 ans, avec Wemanity, Jean-Christophe Conticello tient « le projet de (sa) vie ». Après avoir dû se remettre plusieurs fois en question au cours de sa carrière, il se consacre à opérer la mue des entreprises. Et s'il a pu avoir l'impression, un temps, de prêcher dans le désert, sur l’impérieuse nécessité de cette transformation, il se réjouit d'être enfin « entendu ». La relève, en tous cas, semble assurée, puisque l’un de ses enfants avait onze ans seulement quand il a voulu monter une start-up… Bon sang ne saurait mentir.