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Linky: pourquoi tant de haine?

En France, la contestation anti-Linky atteint des proportions que l'on ne retrouve nul part ailleurs.

En France, la contestation anti-Linky atteint des proportions que l'on ne retrouve nul part ailleurs. - Montage AFP/BFMTV

Officiellement, l'installation de compteurs communicants, exigée par une directive européenne, vise à mieux maîtriser la consommation d'électricité. Pourtant des dizaines de milliers de Français regroupés dans des centaines d'associations n'en veulent pas chez eux. Dans le reste de l'Europe, la contestation est presque inexistante. Pourquoi tant de haine du côté français...

Au départ, tout devait se passer pour le mieux. Les vieux compteurs électriques en fin de vie devaient céder la place à des modèles connectés, capables de calculer la consommation au kw/h près et de l'afficher en temps réel. Pour au final faire des économies. Il ne s'agit pas d'une lubie française, mais d'une décision européenne inscrite dans le Troisième Paquet Energie européen adopté en 2009. L'Union Européenne prévoit que d'ici 2020, 200 millions de compteurs communicants seront installés en Europe chez 72% des consommateurs d'électricité, représentant un investissement de 45 milliards d'euros.

Mais en France, Linky, le compteur connecté d'Enedis (ex-ERDF) fait face à une contestation inattendue. Un rejet sans équivalent chez nos voisins. Dans les autres pays d'Europe où des compteurs connectés (Italie, Espagne, Royaume-Uni, Autriche, Suède Allemagne, Portugal) ont été installés, la contestation est faible, voire inexistante, comme le rapporte Capital. 

En France, Linky est accusé de tous les maux. Les contestataires se sont organisés et multiplient les actions collectives avec l'appui des élus locaux. On compte en France 156 collectifs répartis dans plus de 830 communes selon la plateforme POAL (Plateforme Opérationnelle Anti Linky) qui organise la résistance en signalant les communes "libérées" dans chaque département.

Communes anti Linky
Communes anti Linky © POAL

Selon ces groupes, le compteur serait à l'origine d'incendies ou d'émission de fumées toxiques, il diffuserait des ondes électromagnétiques néfastes pour la santé, provoquerait des coupures intempestives, ferait gonfler les factures dans des proportions inquiétantes et porterait atteinte à la vie privée en livrant des données personnelles à Enedis. Certains avancent aussi des théories farfelues comme l'installation de caméras et de micros sur le compteur qui permettraient à Enedis de surveiller les faits et gestes des abonnés.

Ces accusations ont été battues en brèche par des autorités spécialisées indépendantes. Les incendies ne seraient pas directement liés au compteur, mais à une mauvaise installation par des sous-traitants. Un rapport de l'Académie des technologies soulève une "mauvaise réalisation des connexions". De son côté, Enedis nous a affirmé que "toutes les expertises indépendantes menées lors d’incidents d’origine électrique ont formellement démontré" que ces compteurs ne peuvent prendre feu.

Les champs électromagnétiques? L'Anses (Agence nationale de sécurité sanitaire de l'alimentation, de l'environnement et du travail) et l'ANFR (Agence nationale des fréquences) considèrent que ces risques sanitaires sont "improbables au vu du faible niveau d'émission". Le champ électromagnétique moyen d'un compteur Linky est d'environ 0,18 V/m, soit moins qu'une box Internet (2,8 V/m), un four micro-ondes (3,1 V/m) ou qu'une ampoule basse consommation 3,6 V/m), selon les données publiées par le site spécialisé Selectra.

Les anti-Linky français restent inflexibles

Le compteur Linky entraîne-t-il une hausse irrationnelle de la facture d'électricité? Enedis rappelle que la méthode de calcul est inchangée. Si l'on constate des hausses, c'est que les vieux compteurs électromagnétiques sous-estiment la consommation réelle. 

Reste la violation de la vie privée par l'analyse des données. Dans un rapport publié le 12 juin, l’Académie des technologies rappelle que d'une part, l'utilisation des données privées est protégée par la Cnil, et d'autres part que "tout consommateur peut refuser par Internet l’enregistrement par Enedis de sa consommation horaire". En effet, le module ERL qui gère la transmission des données est une option gratuite activée sur demande.

Malgré ces contre arguments, les anti-Linky français restent inflexibles. Sur des forums, certains commentaires font des allusions au nuage de Tchernobyl pour inciter le public à ne pas croire les organismes. Les associations sont même soutenues par des maires qui n'hésitent pas à publier des décrets autorisant leurs administrés à refuser l'installation des compteurs.

Le Conseil d'Etat s'en mêle

La justice a dû rappeler que si un technicien d'Enedis ne peut entrer dans une propriété privée sans y être invité par le propriétaire, un maire n'est pas compétent pour s'opposer à l'installation de compteurs électriques communicants. Le Conseil d'Etat a confirmé cette décision de justice le 11 juillet dernier à l'occasion du contentieux qui oppose le village de Cast (Finistère) à Enedis. Et cela, même si la commune invoque les risques sanitaires causés par les ondes électromagnétiques.

A Bayonne, le maire est entré en résistance, comme le rapporte Sud Ouest. Il soutient toujours ceux qui ne veulent pas d'un Linky en tentant de conclure un accord avec Enedis. L'opérateur y poursuit les installations, à commencer par le domicile du maire dont le compteur était accessible depuis la voie publique.

A ce jour, vingt-deux tribunaux ont été saisis d'actions conjointes. La grande majorité des plaignants, plusieurs centaines à ce jour, ont été déboutés, exception faite de quelques personnes "électrosensibles". Fin juin, le TGI de Foix a reconnu le droit des électrosensibles d'être protégés des ondes des compteurs Linky.​​ En avril, les tribunaux de Toulouse et de Bordeaux étaient allés dans le même sens. Mais les plaignants ne pourront pas demander le retrait du Linky. Enedis devra leur installer un filtre anti-ondes.

La mobilisation anti-Linky est devenue un sujet de sociologie. Aude Daniéli, doctorante à l’École des Ponts Paristech, a consacré sa thèse de doctorat sur la controverse Linky. Sans nier ou confirmer les accusations, elle constate que la mobilisation est plus virulente en zone rurale qu'en zone urbaine. Dans un entretien à Usbek & Rica, cette sociologue explique que "tout projet technique ou scientifique suscite des appréhensions et des contestations relatives à l’environnement, la santé ou la vie privée. [...] Et le compteur n'échappe pas à cette loi sociale". Selon elle, les associations anti-Linky "se placent dans le contexte d'une perte de confiance en l’État et dans les experts". 

Lutter contre les compteurs trafiqués?

La sociologue soulève aussi un élément central: le coût de l'énergie. Selon elle, le compteur intelligent a activé la crainte d'avoir à payer plus qu'avec les vieux modèles. Et, en plus des vieux compteurs qui sous-estiment la consommation, une autre réalité doit être prise en compte: la fraude. Pour se rendre compte du phénomène, il suffit de rechercher sur Internet les multiples conseils pour trafiquer un compteur électrique avec un aimant, un trombone ou en serrant une vis installée dans le compteur. Une pratique évidemment illégale. Ce vol d'énergie peut coûter aux fraudeurs 3 ans d’emprisonnement et 45.000 euros d’amende.

La presse régionale évoque régulièrement des procès de professionnels ou de particuliers qui ont tenté de payer moins en fraudant. Un couple de la commune de Strazeele, n'a presque pas payé d'électricité pendant dix ans économisant ainsi 25.000 euros, rapporte La Voix du Nord. Il a été repéré à cause d'une consommation anormalement faible. A Bagnères-de-Bigorre, six commerçants sont poursuivis pour avoir fait trafiquer leurs compteurs. Deux cas, parmi de nombreux autres.

Le compteur intelligent est-il en réalité une arme contre la fraude? Plusieurs pays d'Europe l'admettent ouvertement. Entre 2003 et 2009, avant même que la directive européenne ne l'y oblige, l'Italie a remplacé l'ensemble des compteurs du pays, soit 32 millions d'appareils, pour lutter contre la fraude, note la Cour des comptes dans un rapport publié en février 2018. Idem pour la Suède et la Finlande qui pour les mêmes raisons se sont débarrassés en un temps record des anciens compteurs, soit respectivement 5,2 et 3,1 millions d'appareils.

Enedis réfute cet argument. "A l’heure de la transition énergétique et de l’ouverture des marchés de l’énergie, la maîtrise de la consommation d’énergie est bien la finalité du déploiement des compteurs communicants en France et non la lutte contre la fraude", nous a expliqué une porte-parole en nous révélant que "sur 36 millions de compteurs, les cas de fraudes s'élèvent à 0,006%", soit seulement 2160 compteurs trafiqués. Ce chiffre est impossible à vérifier, mais il pose question au regard de la multitude de vidéos sur YouTube qui affichent des audiences se comptant en millions de vues. La Cour des comptes prend d'ailleurs la peine de rappeler dans son rapport que la lutte contre la fraude est l'un des objectifs du déploiement des compteurs communicants.

Malgré toute cette contestation, le rythme des installations de compteurs intelligents va bon train. 20 millions de compteurs sont déjà opérationnels. Reste encore 14 millions à remplacer d'ici fin 2021, comme l'exige la directive européenne. Le coût de cette opération est évalué à plus de 5 milliards d’euros. Le montant est avancé par Enedis mais il pèsera sur la facture des particuliers à partir de 2021, selon un système de tarif différé mis en place par la Commission de régulation de l’énergie (CRE). Un sujet soulevé par l'association de consommateurs Que Choisir, mais aussi par la Cour des comptes qui s'interroge sur la marge de 500 millions d’euros que va empocher Enedis. Le compteur Linky permettra, c'est sûr de mieux maîtriser sa consommation d'électricité, mais il aura un coût pour le consommateur de l'ordre de 15 euros par an pendant une décennie. Un sujet de friction qu'aucun expert ne contredit.

https://twitter.com/PascalSamama Pascal Samama Journaliste BFM Éco