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Et si la généralisation du télétravail était la pire mesure à prendre dans une entreprise?

Du temps gagné pour les salariés en matière de transport, des besoins en espaces de bureaux réduits… Le télétravail est promis à un bel avenir après ce confinement forcé. Mais il existe un revers de la médaille qui devrait nous y faire réfléchir à deux fois, prévient Jean-Claude Delgenes, président du cabinet Technologia.

Les sondages se suivent et se ressemblent. Depuis le déconfinement, ils affichent tous la nette popularité acquise par le télétravail. Pour les citadins, ce sont des bouchons en moins, des heures gagnées hors des transports en commun, une meilleure organisation. Du jour au lendemain, plus de 5 millions de personnes ont goûté au travail à distance. Et elles en redemandent.

Certaines entreprises n'ont donc pas hésité à généraliser le télétravail. C'est le cas de Facebook, Twitter ou encore PSA pour ses activités hors production. Mais "il faut faire attention. Il ne faut pas prendre trop vite des décisions" prévenait mercredi sur le plateau de "12H, l'Heure H" Jean-Claude Delgenes, président du cabinet Technologia, spécialisé dans les risques au travail. "Certaines personnes veulent aller en télétravail sans pour autant réfléchir sur le long terme (aux) conséquences que ça peut avoir."

Il faut dire que ce télétravail forcé était aussi brutal qu'imprévu. "Les dirigeants en France, je dirais plutôt par typologie de management, était assez réticents à aller vers cette forme de travail, par manque de confiance, par manque de formation" détaille Jean-Claude Delgenes. "Et puis les salariés étaient très désireux, en particulier dans les grandes agglomérations comme Paris, comme Toulouse, de travailler au moins une journée par semaine. Ceci dit, le fait de travailler très longtemps en télétravail les a amenés à voir (...) la réalité."

Vers un nouveau taylorisme?

La réalité, c'est que le télétravail présente aussi énormément d'inconvénients. "Vous êtes coupés du collectif" explique l'expert. "Et même si vous êtes plus performants, une étude en Chine a montré que même les gens les plus performants étaient moins promus" parce qu'ils "sont loin du centre de décisions". De la même façon, "vous êtes moins en phase avec le flux d'informations inhérent à l'entreprise. Donc il y a des informations qui vous échappent."

Plus grave selon lui, le télétravail conduit à la "tâcheronisation des tâches". En clair, "on va juger l'individu essentiellement sur la tâche qu'il rend" plutôt que de faire une appréciation globale, liée à la mensualisation du travail. "Il faut faire attention à ne pas revenir en arrière" prévient-il.

De la même façon, le télétravail peut signer le retour d'un "nouveau taylorisme" dans les entreprises. "Aujourd'hui, dans les entreprises, vous avez un véritable échange" entre les salariés et les responsables. "A partir du moment où vous êtes essentiellement en bout de chaîne, que vous savez tout par ceux qui pensent et que vous devez exécuter, vous avez un nouveau taylorisme." Rien de pire pour anéantir la créativité des équipes.

Sur ce plan, IBM, après avoir généralisé le télétravail pendant 20 ans, avait finalement décidé en 2017 de revenir sur cette politique, jugeant que le travail à distance nuisait à la créativité.

Jouer sur les écarts de salaires entre régions

De façon plus global, cet effet d'apprentissage massif va aussi permettre une "délocalisation massive des emplois" du tertiaire en France. "Certains vont chercher à jouer sur les écarts de salaires" souligne Jean-Claude Delgenes. "Que vous soyez en télétravail à Lyon, ou en télétravail à Tunis, c'est quasiment la même chose aujourd'hui. Par contre, les salaires ne sont pas les mêmes." Sur ce point, Facebook, qui veut mettre 50% de ses salariés en télétravail permanent d'ici 5 à 10 ans, a évoqué le fait d'ajuster les salaires en fonction du lieu de résidence des employés.

Ajoutez à cela des phénomènes pus personnels comme un effet de "sortie du peloton" ou encore un surengagement au travail pour certains, et vous obtenez une situation qui tend vers la crise sociale.

"Plus vous avez de virtuel, plus il vous faut contrebalancer par du présentiel" résume finalement l'expert. "L'intérêt serait peut-être d'aller vers un volume de personnes en télétravail plus important mais en limitant le curseur à deux jours maximum par semaine."

Thomas Leroy