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L’usine neutre en énergie est-elle possible?

Certains groupes industriels affichent déjà de grandes ambitions et visent la neutralité en énergie et en carbone à horizon 2040.

Certains groupes industriels affichent déjà de grandes ambitions et visent la neutralité en énergie et en carbone à horizon 2040. - DR

L’énergie est -et sera- de plus en plus stratégique dans la production de biens de consommation. De charge utilitaire, elle accède au statut d’élément stratégique capable d’insuffler innovation et valeur.

En 2005, le groupe Utilities Performance est missionné par Danone avec comme objectif de baisser la consommation d’énergie de ses usines de 25 à 30 %.

Près de dix années de travail et de recherche donnent à son manager un recul et une analyse de cette problématique, qu’il a bien voulu nous exposer, en portant également le regard un cran plus loin.

Rien n’est possible sans diagnostic

La spécificité du prestataire extérieur, c’est de pouvoir faire un état des lieux et poser le diagnostic initial. De sa qualité, dépendront la capacité à identifier les moyens d’une performance supérieure et les axes d’optimisation en général.

Les industriels ont souvent une vision assez verticale de leurs flux : financiers, matières, produits… Avec l’énergie, on arrive de façon transverse, par "les tuyaux", ce qui apporte une grille de lecture différente. Celle de la performance industrielle au sens large.

Dans ce travail, on retrouve la mesure et les indicateurs. Ils sont importants, car, si on ne sait pas d’où on part et où on veut aller, on reste immobile. Cette ingénierie de la mesure définit l’architecture d’un outil durablement fiable et d’un suivi en temps réel.

Cette étape intègre également un volet formation. Il est capital, non pas au seul sens de l’acquisition de compétences pour les responsables de terrain, mais surtout de par son aspect managérial. Il apporte à l’ensemble de la chaîne de management de la compétence et de la méthode partagées, pour bâtir conjointement les plans d’actions, la stratégie et la validation des résultats.

Tous les niveaux de la hiérarchie, tout le monde est en phase !

L’ingénierie énergétique

Mais cela ne suffit pas. Car quand l’entreprise grandit, et que les sites de production de multiplient, le risque est grand de reproduire les mêmes schémas ou les mêmes solutions techniques. 

L’étape d’ingénierie énergétique consiste à établir un véritable schéma directeur de l’énergie. Une vision stratégique phase et chiffrée.

L’investissement se fait donc non pas uniquement vers des machines, mais vers du rendement, un service rendu. Par exemple, avant d’investir dans un compresseur d’air supplémentaire, s’assurer de la qualité et du rendement de l’existant (fuites, taux de service, etc.)

Il devient donc naturel d’écrire et de diffuser des guidelines : comment faire une centrale de climatisation, une station d’épuration, un tunnel de refroidissement, etc. Sans tomber dans la rigidité, car il y a toujours des particularités locales, cela permet à chaque nouvel investissement d’aller un peu plus loin dans l’efficacité énergétique globale.

Avec cette méthodologie, Danone a vu passer le ratio de consommation énergétique de ses usines laitières de 530 à 400 kWh / tonne en cinq ans.

L’usine de demain est déjà en marche

Pour aller plus loin, il faut souvent viser l’impossible. En recherchant toutes les améliorations possibles et les meilleures technologies existantes, le ratio énergie / tonne idéal a été établi en 2006 à 300 kWh.

Hormis de fixer un objectif à plus ou moins long terme, cela permet aux différentes usines, non pas de se comparer entre elles, mais à un "idéal".

Idéal qui a bien vite perdu son statut, car, en 2012, la moitié sont passées sous le seuil de 370 kWh / tonne et dix sites sont passés sous ce seuil idéal de 300 kWh / t.

Un nouveau seuil idéal a alors été fixé à 250 kWh / tonne, dont une usine affiche déjà le ratio.

L’impossible s’est produit ! Parce qu’on a raisonné technique et solutions, les équipes se sont mobilisées sur un projet qui avait du sens et, comme il est de coutume de dire, les paradigmes de qualité habituels ont évolué.

A la clé, l’innovation à tous les étages : packaging, lavage, refroidissement, conditionnement,… et le partenariat avec les équipementiers à qui sont proposés des collaborations commerciales non-exclusives, ce qui leur permet de développer avec l’assurance de vendre au groupe et partout dans le monde.

L’usine de demain, déjà bien vivante, permet de dégager de la performance, donc de la valeur et de la compétitivité.

Des usines neutres en énergie ?

Si en matière d’habitat on parle souvent de bâtiments neutres ou à énergie positive, quand il s'agit de production les enjeux sont plus complexes.

Pour des usines fonctionnant en 3x8, éolien ou photovoltaïque ne sont ni assez fiables ni assez rentables. La méthanisation demande de grands volumes et surfaces. Au niveau de technologie actuelle, l’usine qui consommerait uniquement des électrons ou des molécules "vertes" reste encore une utopie.

Il faut néanmoins garder un œil sur la biomasse, et notamment le bois, qui est une source d’énergie constante, renouvelable -quand bien gérée- et d’un coût intéressant.

Il existe également des projets de géothermie viables, en fonction de la localisation de l’usine et de la nature de ses besoins.

Dans ce contexte, certains groupes industriels affichent déjà de grandes ambitions : neutralité en énergie et en carbone à horizon 2040.

En poussant au maximum la logique d’efficacité énergétique, ces usines toucheront du doigt cette utopie, le reste se fera par compensation carbone et énergie (achat d’énergie verte).

Yves Cappelaire