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L’EPR pourra-t-il un jour être rentable?

L'EPR, réacteur de dernière génération développé par Areva, voit son avenir compromis par ses nombreux déboires

L'EPR, réacteur de dernière génération développé par Areva, voit son avenir compromis par ses nombreux déboires - -

EDF a officialisé le 4 décembre de nouveaux surcoûts pour l’EPR de Flamanville. Une nouvelle déconvenue le réacteur de troisième génération qui pose la question de sa rentabilité.

L’EPR de Flamanville devait coûter 3,3 milliards d’euros, il en coûtera au moins 8,5 milliards. C’est ce qu’a déclaré le groupe dirigé par Henri Proglio hier. Un nouveau surcoût qui a découragé le partenaire du Français dans ce projet: l’Italien Enel a annoncé en fin de journée qu’il jetait l’éponge. Des évènements qui posent la question de la compétitivité et de l’avenir de l'EPR.

Le réacteur nouvelle génération d’Areva enchaîne les déboires. La toute première version commandée dans le monde se construit actuellement en Finlande. Mais ce sera probablement la dernière livrée. Elle devait entrer en service en 2005, puis en 2009, puis en 2015, et aujourd’hui on parle de 2016. Les problèmes techniques se succèdent. Et les coûts augmentent, mécaniquement.

Pas de débouchés à l'international

Plusieurs raisons à cela. Areva, qui gère la construction finlandaise avec Siemens, n’est pas spécialiste de la gestion intégrée de tels projets. Or, on parle de chantiers avec 200 corps de métiers travaillant simultanément. Selon EDF, les retards sont dus à l’évolution du design de la chaudière, à de l’ingénierie supplémentaire pour tester la robustesse de certaines pièces, ainsi qu'à l’intégration de nouvelles normes après Fukushima.

Mais pour certains observateurs, la nature même de l’EPR le rend peu rentable. Ils se demandent même s’il n’est pas temps d’arrêter les frais. Notre éditorialiste Emmanuel Lechypre considère ce réacteur ultra-puissant comme un "fiasco économique". Pour lui, le réacteur trouvera désormais peu de débouchés à l’international dans la mesure où il ne répond pas aux besoins des clients potentiels: il est "trop gros, trop coûteux, avec une électricité presque 40% plus chère, et trop complexe".

400 millions d'euros de profits annuels pour EDF

Pour Francis Sorin, le président de la Société francaise de l'énergie nucléaire, en revanche, il serait "complètement idiot économiquement et stratégiquement parlant de le démanteler maintenant". Dans l'émission Les Décodeurs de l'éco, sur BFM Business, il explique que si on arrête l’EPR, il faudra mettre en œuvre d’autres systèmes énergétiques, "acheter du gaz, qui coûte très cher, et qui pollue".

Par ailleurs, indique-t-il, le réacteur de Flamanville devrait fonctionner normalement pendant 60 ans. Si c’est le cas, il rapportera chaque année "400 millions d’euros à EDF", qui récupère l’intégralité des droits du projet après la défection d’Enel.

Un surcoût unitaire qui disparaîtra?

Matthieu Courtecuisse, directeur général de SIA Conseil, se range de son côté. Il pense même que le nucléaire sera d’autant plus "compétitif s'il est développé à grande échelle". "Tant qu’il n’y aura qu’un seul réacteur, affirme le directeur du cabinet de conseil, il y aura un surcoût unitaire".

C’est aussi l’avis de Colette Lewiner, conseillère énergie du président de Capgemini, invitée de Good Morning Business. Elle n’a aucun doute sur la rentabilité à long terme de l’EPR. Pour elle, seules les "têtes de séries rencontrent des difficultés", en raison de "la taille des chantiers, de la complexité du design, de l’accident de Fukushima intervenu pendant la construction", ce qui a occasionné un certain nombre de contraintes supplémentaires.

Elle en déduit donc que construire un EPR "ne coûtera pas toujours huit milliards et demi". Et selon ses calculs, "même à ce prix, cela reste plus rentable que l’éolien offshore ou le solaire". Une affirmation qui fait largement débat entre nos différents experts.

Le prix de l'EPR risque d'augmenter encore

Le physicien nucléaire et polytechnicien Bernard Laponche est de ceux qui ne croient pas à l’énergie nucléaire moins chère. Chiffres à l’appui, dans un débat passionné où même les données chiffrées sont remises en question, le chercheur nie la compétitivité de ce type d’énergie. Il rappelle notamment que le chantier "est loin d’être terminé". La date de 2016, avancée par Delphine Batho, laisse les experts invités de BFM Business plutôt dubitatifs.

D'ailleurs, pour Bernard Laponche, le "prix de l’EPR risque encore d’augmenter". Il explique que "l’Autorité de sûreté nucléaire ne donne son accord définitif qu’à la fin du chantier". Si elle note des problèmes à Flamanville, il faudra refaire des travaux, ce qui risque encore d’alourdir le coût.

Nina Godart et BFM Business