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Vincent Bolloré accusé d'avoir fait chuter exprès le cours de Vivendi

Le cours de Vivendi a baissé deux fois plus vite que le CAC 40

Le cours de Vivendi a baissé deux fois plus vite que le CAC 40 - AFP Eric Piermont

Selon le livre Vincent tout-puissant, les dirigeants de Vivendi ont sciemment multiplié les déclarations négatives, afin de pouvoir racheter des actions Vivendi pour moins cher. La réalité s'avère plus complexe...

En avril 2015 et juin 2016, l'action Vivendi a vécu une descente aux enfers: elle a perdu un tiers de sa valeur, passant de 24,4 à 15,6 euros, soit un recul deux fois plus fort que le CAC 40.

Cette baisse intrigue à plus d'un titre. D'abord, la baisse du cours est en partie dûe au discours négatif tenu à cette époque par Vivendi, à commencer par son président du conseil de surveillance Vincent Bolloré. Or habituellement les dirigeants d'une entreprise tentent plutôt de faire monter le cours avec des discours positifs...

Ensuite, durant cette période, Vivendi a racheté sur le marché ses propres actions à tour de bras, ce qui aurait dû faire monter le cours. Au total, Vivendi a dépensé 2 milliards d'euros dans ces rachats. Ces actions ont finalement été supprimées le 17 juin 2016, ce qui a permis de réduire le nombre total d'actions, et donc d'augmenter le pourcentage détenu par les actionnaires existants. Grâce à ce tour de passe passe, le groupe Bolloré, sans débourser un euro, est monté de 14,4% à 15,4% du capital de Vivendi...

Explications des paradoxes

Le livre Vincent tout-puissant qui vient de paraître chez Jean-Claude Lattès, avance une explication à ces paradoxes. Selon ses auteurs, les journalistes Nicolas Vescovacci et Jean-Pierre Canet, Vivendi a tenu sciemment un discours négatif afin de faire baisser le cours, et donc de racheter pour moins cher ses propres actions. "Tout démontre que les dirigeants de Vivendi ont privilégié durant deux ans la baisse de leurs propres actions", affirment-ils. 

A y regarder de plus près, Vivendi et ses dirigeants ont en effet effectué sur la période plusieurs annonces qui ont fait baisser le cours.

Tout commence le 27 février 2015. A l'occasion des résultats annuels, Vivendi annonce un programme massif de rachat de ses propres actions de 2,7 milliards d'euros. En général, ce genre d'annonce est applaudie par la bourse. Sauf que Vivendi précise que ce rachat se fera à un prix maximum de 20 euros... soit moins que le cours de l'époque (21,8 euros). "Vivendi dit implicitement que l'action est surévaluée. [...] Cette annonce inhabituelle a fait baisser l'action d'environ 6%", décryptent alors les analystes d'Exane.

Étape suivante: le 10 novembre 2015 au soir, Vivendi publie des résultats trimestriels inférieurs aux prévisions des analystes financiers. Lors d'une conférence téléphonique, les dirigeants assurent qu'"aucune décision n'est prise" sur le lancement du programme de rachat des actions propres. Surtout, ils dressent des perspectives peu reluisantes: "Vivendi a admis ne pas avoir de visibilité à court terme sur Universal Music. Chez Canal Plus, la tendance est très difficile, plus d'efforts vont être nécessaires, et cette restructuration fera bien plus mal qu'attendu. Peu d'éclaircissements ont été apportés sur l'intérêt des investissements dans les télécoms et les jeux vidéo", résument les analystes d'Exane, qui concluent: "Winter is coming, really" (l'hiver arrive vraiment). Le lendemain, l'action perd 5,84% et passe sous le seuil des 20 euros. Le jour même, Vivendi enclenche son programme de rachat d'actions propres, à hauteur de 6,8 millions d'euros. Les analystes d'Exane se disent alors "troublés":

"Ce programme n'avait pas du tout été mentionné par les dirigeants lors de la conférence téléphonique, malgré quatre questions posées sur le sujet. Nous nous demandons pourquoi le programme a été mis en place sans même être mentionné, en dépit de questions répétées. [...] Les annonces faites lors de la conférence téléphonique étaient clairement inattendues, et ont généré une baisse du cours"

Juste après, le 12 novembre, Vincent Bolloré annonce aux salariés 2 milliards d'euros d'investissements chez Canal Plus. Une dépense qui ne plait guerre à la bourse (même si en réalité, les salariés ne verront jamais la couleur de cette argent). "Ce montant colossal induit une forte pression sur les profits de Canal Plus dans les années à venir", craignent les analystes d'Oddo. Le cours perd encore 1,32%, puis 0,82% le lendemain. Le lendemain justement, soit le 13 novembre, Vivendi dépense encore 22,7 millions d'euros pour ramasser sur le marché ses propres actions.

Bouquet final

L'acte suivant a lieu le 18 février 2016 au soir. Vivendi publie ses résultats annuels et charge la barque au sujet de Canal Plus. Le groupe décide de publier pour la première fois les résultats de la chaîne cryptée en France, qui s'avèrent lourdement déficitaires. "Vivendi n’a pas les moyens de supporter indéfiniment ces pertes", qui "menacent l’ensemble du Groupe Canal Plus", prévient le groupe. L'annonce de ces pertes surprend les analystes financiers: "il est très difficile de comprendre comment les chaînes Canal Plus ont perdu 264 millions d'euros en 2015", se demande Exane. "Ce discours anxiogène sur Canal Plus risque de peser sur le titre Vivendi à court terme", craint Oddo. En effet, le lendemain, le cours baisse de -0,66%, et Vivendi dépense encore 33,6 millions d'euros pour racheter ses propres actions. 

Le bouquet final a lieu le 21 avril 2016, lors de l'assemblée générale de Vivendi. Ce matin là, Vincent Bolloré évoque une fermeture de Canal Plus: "Vivendi ne pourra pas éternellement apporter de l'argent à Canal Plus. A un moment, on sera obligé d'arrêter le robinet. A Dieu ne plaise, on peut tout à fait imaginer l'arrêt des chaînes Canal Plus, ce qui serait très rentable". Dans la journée, le cours perd encore 1,37%, et Vivendi rachète pour 10,7 millions d'euros d'actions. 

A partir de juin 2016, Vincent Bolloré change de ton. Son discours sur Canal Plus devient positif. "En réalité, Canal Plus est redressé", assure-t-il le 22 juin 2016 au Sénat. Et, à partir de février 2017, Vivendi cesse de publier les pertes de la chaîne Canal Plus en France.

Plusieurs bémols

Toutefois, plusieurs bémols doivent être apportés à la thèse de Nicolas Vescovacci et Jean-Pierre Canet.

D'abord, le rachat d'actions propres par Vivendi a été continu, et n'a pas été effectué uniquement les jours où des déclarations anxiogènes étaient faites.

Ensuite, ces déclarations anxiogènes pouvaient avoir plusieurs objectifs. A l'époque, Vivendi voulait notamment que le gendarme de la concurrence autorise la distribution exclusive de beIn Sports par Canal Plus. Vivendi voulait donc démontrer que Canal Plus allait très mal, et avait donc un besoin vital de cet accord. Dès que le gendarme de la concurrence a rendu son verdict (le 9 juin 2016), le discours négatif sur Canal a cessé, mais le rachat d'actions propres a continué.

Surtout, la baisse du cours n'était pas due uniquement à ces déclarations anxiogènes, mais aussi à des raisons inévitables: les mauvais résultats enregistrés, et la distribution de dividendes. En effet, le cours d'une action intègre le montant du dividende qui va être distribué, et juste après l'attribution du dividende, chute d'un montant équivalent. Or sur la période, Vivendi a distribué 4 euros de dividendes, ce qui peut donc expliquer la moitié de la chute du cours. 

Interrogé, Vivendi n'a pas répondu.

Jamal Henni