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Un siècle après les avoir inventés, la France redevient championne des effets spéciaux

Pour Star Wars: Rogue One sorti l'année dernière, c'est la technologie de la start-up française SolidAnim qui a été utilisé pour l'incrustation d'effets visuels au moment du tournage.

Pour Star Wars: Rogue One sorti l'année dernière, c'est la technologie de la start-up française SolidAnim qui a été utilisé pour l'incrustation d'effets visuels au moment du tournage. - SolidAnim

Peut-être inspirés par Georges Méliès, des créateurs français de start-up parviennent à séduire Hollywood avec un savoir-faire unique dans les effets spéciaux cinématographiques. Mais cet écosystème reste fragile.

Star Wars Rogue One, Game of Thrones, Blade Runner 2049, Harry Potter... Tous ces films et séries à succès ont un point commun: leurs effets spéciaux ont été tout ou partie conçus par des sociétés françaises. Un savoir-faire également exploité par le cinéma français. Ainsi, dans le dernier film d'Alain Chabat Santa et Cie, on peut voir un père Noël dans son traîneau survolant les Champs-Elysées.

Le réalisateur français qui a consacré 5 millions d'euros (sur un budget global de 28 millions) aux effets visuels n'a même fait appel qu'à des start-up parisienne: CGEV, Mikros et Digital District. "Un geste citoyen", assure Alain Chabat qui tenait à ce que son film soit 100% Made in France. "On a des talents et des gens très motivés ici", assure le réalisateur au JDD

Et mine de rien c'est une petite révolution qui a lieu dans la production audiovisuelle nationale. Car si la France est l'un des rares pays pouvant se targuer d'avoir su préserver son industrie cinématographique, les effets spéciaux n'étaient pas vraiment une spécialité hexagonale. Ou plutôt n'étaient plus. Car c'est bien dans la patrie des inventeurs du cinéma que les effets spéciaux sont nés au début du XXème siècle. Leur père n'est autre qu'un ancien prestidigitateur converti à la réalisation de films: Georges Méliès. On lui doit des effets simples comme la femme qui disparaît à des féeries plus complexes comme le Voyage dans la lune qui donne un véritable visage à l'astre. Ce génial inventeur aura influencé des générations de réalisateurs. "On descend tous de Méliès!, assurait d'ailleurs Martin Scorsese lors de la sortie de son film Hugo Cabret au Figaro. Avec lui, on remonte aux origines du cinéma, à l'invention des effets spéciaux. Steven Spielberg, George Lucas, James Cameron sont ses héritiers directs."

La liste des fans ne comprend que des réalisateurs américains. Car si la France est pionnière, elle avait depuis longtemps abandonné le cinéma spectaculaire pour privilégier par exemple les dialogues (Audiard), les expérimentations de la Nouvelle Vague (Godard, Truffaut...) ou la comédie grand public. Des orientations qui ont fait prendre du retard à la France selon Pascal Pinteau, spécialiste des effets spéciaux et auteur du livre "Effets spéciaux: deux siècles d'histoires".

Les effets visuels de blockbusters des années 70-80 comme Superman ou Star Wars seront ainsi pour la plupart conçus en Grande-Bretagne. Dans ces années-là, les quelques sociétés françaises du secteur se consacraient à des travaux peu gratifiants comme l'effacement de perches de micro par exemple. Pas vraiment de la création artistique.

Mais la donne a changé ces dernières années. L'arrivée du numérique a entraîné une baisse du ticket d'entrée sur ce marché autrefois réservé aux mastodontes hollywoodiens ou à quelques sociétés privilégiées par leur régime fiscal national (Canada, Belgique ou Grande-Bretagne). Des start-up comme Mikros (rachetée en 2015 par Technicolor) ont commencé à faire parler d'elles avec quelques grosses productions hexagonales.

Mikros qui est aussi un des spécialistes mondiaux de... l'animation numérique de poils d'animaux s'est fait un nom avec la scène de la grande roue qui se détache sur la place de la Concorde dans le film Le Boulet. Ou encore Buf créée par l'ancien architecte Pierre Buffin qui est l'origine de nombreux effets visuels dans les plus grosses productions hollywoodiennes de ces dernières années. D'Avatar, à Harry Potter en passant par Batman, Life of Pi ou Blade Runner 2049, la société parisienne a réalisé toutes sortes d'effets: foules virtuelles, cités antiques, visages de sables ou tirs de missiles au ralenti. Aujourd'hui, 80 entreprises opèrent dans ce secteur en France. Effectif global: 3.500 salariés.

La France au sommet dans les formations

Mais si le numérique a permis à cette french tech cinématographique d'exploser, c'est que l'Hexagone possède des écoles de formation consacrées aux effets spéciaux parmi les meilleures au monde en la matière comme ArtFX à Montpellier. Sans même parler des écoles de cinéma d'animation devenues une spécialité française depuis quelques années. Dans le classement 2017 des meilleures écoles d'animation au monde du site Animation Career Review, les françaises font un carton. Elles sont six dans le top 25: les Gobelins à Paris (1ère), Supinfocom Rubika à Valenciennes (4ème), MOPA à Arles (7ème) ou l'ESMA à Nantes, Toulouse et Montpellier (10ème).

Des diplômés que l'on s'arrache et qui, chaque année, partent pour plus de la moitié dans les grands studios américains, canadiens ou britanniques. Car si la production d'effets spéciaux relève la tête en France, l'écosystème reste fragile. Les sociétés hexagonales doivent batailler avec les fleurons canadiens, britanniques ou belges qui disposent de régimes fiscaux plus favorables et de crédits d'impôt. D'ailleurs en 2015, plus de la moitié des effets spéciaux des films français étaient réalisés à l'étranger car moins coûteux.

La production d'effets spéciaux "made in France" est remontée à 60% en 2016 mais le Centre national de la cinématographie (CNC) veut aller encore plus loin. "Notre ambition avec ce plan pour les effets spéciaux est de faire de la France un leader mondial dans ces nouvelles technologies de l'image", explique Frédérique Bredin, la présidente du CNC. En début d'année, le centre a dévoilé un nouveau plan (des aides de 9 millions d'euros, crédit d'impôt renforcé...) pour transformer nos champions en futurs géants du secteur.

Frédéric Bianchi
https://twitter.com/FredericBianchi Frédéric Bianchi Journaliste BFM Éco