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Publicis: Maurice Lévy cède son poste mais va rester très impliqué

Le salaire de Maurice Lévy n'a été adopté qu'à une courte majorité des actionnaires

Le salaire de Maurice Lévy n'a été adopté qu'à une courte majorité des actionnaires - BFM Business

Maurice Lévy cède la présidence du directoire pour devenir président du conseil de surveillance, un poste en théorie non-opérationnel. Mais en réalité, il va continuer à travailler à plein temps pour l'agence de publicité.

Officiellement, Publicis aura jeudi un nouveau patron. Le 1er juin, Arthur Sadoun devient président du directoire en remplacement de Maurice Lévy. Le gourou de la publicité, qui a repoussé moult fois son départ, était contraint de céder son poste par les statuts du groupe, qui fixent une limite d'âge à 75 ans.

Désormais, Maurice Lévy sera président du conseil de surveillance de l'agence de publicité, un poste occupé jusqu'à présent par Elisabeth Badinter. Et il pourra l'occuper éternellement, car aucune limite d'âge n'existe. Mais, selon les statuts (cf. encadré ci-dessous), c'est un poste non-opérationnel et non-exécutif, qui se limite à "contrôler" l'action du directoire.

Des emails à 4 heures du matin

En réalité, l'homme qui a propulsé Publicis au rang de numéro trois mondial va rester très impliqué. "C'est un nouveau tandem. Le rôle très actif de Maurice Lévy sera déterminant", a expliqué Arthur Sadoun mercredi 31 mai lors de l'assemblée générale des actionnaires, en vouvoyant son mentor.

Michel Cicurel, membre du conseil de surveillance, a abondé: "Maurice Lévy va accompagner de manière active la transition. Beaucoup de grands clients sont proches de lui. Il est attendu de lui un investissement et un travail importants, un travail à temps plein. Et le temps plein de Maurice Lévy est très particulier: il envoie des emails dès 4 heures du matin, ou dès 5 heures du matin les jours de grasse matinée..."

Les futures tâches du gourou de la publicité sont mêmes décrites dans le rapport annuel: "Dans cette phase de transition progressive, Maurice Lévy accompagnerait de manière active mais non-opérationnelle le nouveau directoire, et plus particulièrement poursuivrait la relation de confiance avec les grands clients, serait consulté par les membres du directoire sur tous les événements significatifs, coordonnerait les efforts auprès des pouvoirs publics, et ferait bénéficier le groupe de ses 46 années d’expérience".

Maurice Lévy dit rempiler contre sa volonté

Très sérieusement, Maurice Lévy a assuré rempiler malgré lui: "Je souhaitais me retirer sur la pointe des pieds. J'avais d'autres projets, d'autres obligations personnelles envers ma famille... Il a fallu un an à Elisabeth Badinter pour me convaincre de la remplacer. Je n'y étais pas favorable. Mais il y a beaucoup à transmettre dans une entreprise qui repose sur la relation".

Las! Cet arrangement a été décrié par les trois principaux cabinets de conseil aux actionnaires, le français Proxinvest, les américains Glass Lewis et Institutional Shareholder Services (ISS). Pour ce dernier, Maurice Lévy sera en réalité "un président exécutif". Pour Proxinvest, "il est plutôt considéré en général comme une mauvaise pratique qu'un dirigeant prenne la présidence du conseil de surveillance. Il en est ainsi en Grande-Bretagne ou en Allemagne. Le risque est que l'ancien dirigeant bride la capacité du nouveau dirigeant en matière d'initiative ou de remise en cause des décisions antérieures". 

Tout travail mérite salaire

Tout travail méritant salaire, Maurice Lévy sera rémunéré 2,8 millions d'euros brut par an pour ce nouveau poste. Fait rare, les trois cabinets de conseil aux actionnaires ont tous appelé à voter contre ce salaire, jugeant qu'un tel montant correspondait plus à un poste opérationnel qu'à un rôle non-exécutif.

Pour ISS, "ce montant n'est pas en ligne avec les pratiques du marché, et est similaire à celui d'Arthur Sadoun. Aucune raison convaincante n'est fournie". Glass Lewis abonde: "C'est assez élevé pour un poste de président non-exécutif". Même son de cloche chez Proxinvest: "C'est démesuré par rapport aux pratiques françaises de rémunération d'un président non-exécutif. C'est 10 fois plus élevé que la rémunération perçue par Elisabeth Badinter. C'est plus élevé que la rémunération de Maurice Lévy comme président du directoire en 2016, ce qui est assez étonnant et illogique". Dans une question écrite, le fonds Phitrust a rappelé que le salaire médian d'un président non-exécutif du CAC 40 était de seulement 574.109 euros.

Au final, ce nouveau salaire a eu du mal à passer auprès des actionnaires. La résolution en ce sens n'a été adoptée qu'à 60,7% des voix, un score particulièrement bas (l'an dernier, la salaire de Maurice Lévy pour l'année 2015 avait été adopté avec un score soviétique de 92,6%).

Courte majorité

Mais le salaire de Maurice Lévy pour 2016 (2,5 millions d'euros) a suscité une opposition encore plus forte. Là encore, les trois cabinets ont appelé à voter contre. Et la résolution n'a finalement été adoptée qu'avec une courte majorité de 57,1%. 

Ce salaire posait un autre problème. En théorie, il dépend intégralement des performances de l'année. Or "l'année 2016 n'a pas été terrible à cause des pertes de budget", a admis lui-même Maurice Lévy.

Précisément, la moitié de ce salaire dépend de trois objectifs financiers à remplir: croissance organique, résultat net et bénéfice par action. Or aucun de ces trois objectifs n'a été atteint l'an dernier...

Pour Proxinvest, "la performance financière est en demi-teinte". Elle est "médiocre" et inférieure aux sociétés comparables, pointe Glass Lewis, qui déplore une croissance organique "molle" (+0,7%) et reste "assez préoccupé par une déconnexion entre ce salaire et la performance". Pour ISS, cette rémunération "s'écarte significativement des pratiques du marché".

Comparativement, la rémunération d'Arthur Sadoun est mieux passée. Son salaire (un million d'euros de salaire fixe, plus un bonus pouvant aller jusqu'à 2 millions) a été approuvé à 90,8%. Son package en cas de départ (un golden parachute d'un an de salaire, et une clause de non-concurrence de deux ans de salaire) a été approuvé à 68%.

Le sexisme de Kevin Roberts

Souvenez-vous. En juillet 2016, Kevin Roberts, membre du directoire de Publicis, tenait dans Business insider des propos controversés sur la place des femmes dans le secteur de la publicité. Le président du réseau Saatchi & Saatchi estimait "dépassé ce satané débat". Pour lui, "leur ambition n'est pas de grimper en haut de l'échelle pour obtenir pouvoir, richesse et célébrité, mais d'être heureuses. Je ne m'inquiète donc pas du manque de femmes chez les cadres dirigeants, car elles sont très heureuses" à leurs postes actuels. Ces propos avaient suscité un tollé, qui avait conduit à la mise à pied, puis à la démission de Kevin Roberts.

Toutefois, le banni a quitté Publicis avec 2,75 millions d'euros en poche. Une somme qui a fait tiquer les cabinets de conseil aux actionnaires, qui ont tous appelé s'y opposer. Glass Lewis s'est dit "préoccupé par la grandeur et l'opacité de cette rémunération". Pour ISS, ce package "soulève des problèmes significatifs". En effet, Kevin Roberts a touché une clause de non-concurrence de 500.000 dollars, qui "n'avait pas été rendue publique dans les rapports annuels des années précédentes, et donc jamais soumise à l'approbation des actionnaires". En outre, "il est impossible de comprendre" s'il s'agit de 500.000 dollars par an ou étalés sur trois ans, et donc "le montant total reste peu clair".

Finalement, cette résolution a été la plus contestée mercredi, et n'a été adoptée que de justesse (à 56% des voix).

Les statuts de Publicis

"Le Conseil de Surveillance exerce le contrôle permanent de la gestion de la Société par le Directoire. Il opère à cet effet, à toute époque de l’année, les vérifications et les contrôles qu’il juge opportun.
Le Directoire assure la direction collégiale de la Société. Le Directoire est investi des pouvoirs les plus étendus pour agir en toutes circonstances au nom de la Société. Il exerce ces pouvoirs dans la limite de l’objet social et sous réserve de ceux attribués par la loi au Conseil de Surveillance et aux assemblées d’actionnaires".

Jamal Henni