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Premier et dernier festival de Cannes pour Netflix

Grace van Patten, Ben Stiller et Adam Sandler dans 'The Meyerowitz stories'

Grace van Patten, Ben Stiller et Adam Sandler dans 'The Meyerowitz stories' - -

Pour la première fois, deux films produits pour Netflix sont présentés sur la Croisette. Une décision qui a suscité la fureur de la filière et qui ne devrait pas se reproduire.

Vendredi 19 mai, le film Okja du sud-coréen Bong Joon-ho a été présenté en compétition au festival de Cannes. La première projection destinée à la presse a été perturbée par un incident technique: durant les 6 premières minutes, le rideau ne s'était pas levé jusqu'au bout, et a obstrué une partie de l'image. Un incident rarissime dans un festival réputé pour l'excellence de ses techniciens... Le festival a présenté ses excuses, et assuré que "l'incident est uniquement dû aux services techniques du festival".

Mais le soupçon d'un sabotage est vite apparu, car ce film est plus que controversé: c'est le premier film produit par Netflix présenté à Cannes. Un second, The Meyerowitz Stories de l'Américain Noah Baumbach suit dimanche 21 mai. Une consécration pour le californien, qui avait déjà présenté à Venise en 2015 Beasts of no nation, puis remporté le grand prix à Sundance en 2017 avec I don't feel at home in this world anymore.

Cette sélection a immédiatement soulevé un problème majeur: les films financés par Netflix ne sortent pas en salles, mais sont réservés à ses abonnés. Une bataille homérique s'en est donc suivi. Retour sur l'affaire Netflix.

1-"un festival est un laboratoire" 

Le 13 avril, le délégué général du festival Thierry Frémaux annonce la sélection des deux films, et s'explique: "C’est une situation inédite et unique pour nous. Nous ne disons pas que ce choix est un choix acté, définitif et représentatif ou symbolique de quoi que ce soit. Un festival est un laboratoire. Ce sont des films de cinéma, pas des films de plate-forme. Bong Joon-ho est un grand cinéaste contemporain, il a fait un film, on aime le film, on montre le film. Le film est produit par Netflix, mais un distributeur essaie de le sortir en salles". De son côté, le film de Noah Baumbach est dans une situation un peu différente: il a été "acquis par Netflix". Dans Variety, Thierry Frémaux ajoute: "nous devons faire attention à l'évolution du monde. A Cannes, nous ouvrons les portes et les fenêtres à toute nouvelle expérience pour qu'on puisse en débattre".

Mais cette décision suscite une levée de boucliers de la part des exploitants de salles. Leur lobby, la FNCF, publie un communiqué virulent: "Qu’en sera-t-il demain, si des films du Festival de Cannes ne sortaient pas en salles, remettant ainsi en cause leur nature d’œuvre cinématographique?" En outre, "Netflix montre qu’il contourne depuis plusieurs années la réglementation française et les règles fiscales (TVA et TSA). La logique financière et de communication qui anime cet opérateur ne devrait pas être ignorée par le festival de Cannes".

Même fureur chez le distributeur le Pacte. "Netflix veut clairement la mort des salles", a tweeté son président Jean Labadie. "Si la Palme d'or devait passer sur Netflix un mois après sa sortie en salles, je pense que ce serait dévastateur" pour le cinéma, a-t-il ajouté auprès de l'AFP.

2-Netflix cherche une échappatoire

Face à cette levée de boucliers, et notamment aux demandes du festival, Netflix se met alors à chercher une solution pour "distribuer en salles les deux films, pour une période limitée, le jour de leur mise en ligne sur Netflix", a-t-il expliqué.

Mais le californien se heurte vite à un casse-tête. En effet, dès qu'un film sort dans une salle hexagonale, s'applique alors la réglementation française, connue sous le nom de chronologie des médias. Cette stricte réglementation permet à un service de vidéo-à-la-demande illimité comme Netflix de montrer le film seulement trois ans après la sortie en salles. Bien évidemment, Netflix, qui a dépensé une coquette somme pour ces deux films, n'a aucune envie d'attendre trois ans... "Nous voulons offrir à nos abonnés français la possibilité de regarder ces films où et quand ils le souhaitent, comme le reste de nos abonnés à travers le monde. Nous sommes certains que les amateurs français de cinéma ne veulent pas attendre trois ans après le reste du monde", explique le géant américain dans un communiqué. 

Netflix songe alors à utiliser une dérogation à la réglementation, celle du visa temporaire. Selon les textes, cela "autorise des projections organisées sur le territoire d'une commune, pour une période maximale d'une semaine et pour un nombre de diffusions n'excédant pas six". 

Mais le CNC (Centre national du cinéma) refuse. "Nous étions opposés à une telle sortie technique, qui était une fausse sortie", a expliqué la présidente du CNC Frédérique Bredin lors d'une conférence de presse le 11 mai. Elle renvoie la faute sur Netflix: "Netflix a décidé que ces films ne passeraient pas dans les salles françaises. Nous déplorons profondément cette décision inacceptable. Nous déplorons complètement l'intransigeance de Netflix". Dans un communiqué, le CNC affirme même que "Netflix a refusé toute sortie en salles". 

"L'establishment serre les rangs contre nous. Regardez Okja sur Netflix le 28 juin. Un film formidable que les salles de cinéma veulent nous empêcher de présenter à Cannes", fulmine le PDG de Netflix Reed Hastings sur son compte Facebook.

3-le Festival change les règles

Le 10 mai, le Festival prend acte de l'échec des discussions avec Netflix: "Le Festival a demandé en vain à Netflix d’accepter que ces deux films puissent rencontrer les spectateurs des salles françaises et pas uniquement ses seuls abonnés. Il déplore qu’aucun accord n’ait pu être trouvé".

Pour éviter que ce psychodrame se reproduise, le festival décide de changer les règles à compter de l'édition 2018. Désormais, "tout film qui souhaitera concourir en compétition devra préalablement s’engager à être distribué dans les salles françaises". 

"Après avoir été sélectionné, le film devra fournir une lettre d'un distributeur s'engageant à le distribuer en salles. Ça ne devrait pas être trop dur pour un film sélectionné à Cannes...", a expliqué le directeur du cinéma au CNC Xavier Lardoux le 11 mai. 

En réalité, il s'agit d'une "décision difficile à appliquer car beaucoup de films arrivent à Cannes sans distributeur, et c'est justement leur exposition dans la compétition qui leur permet de trouver le chemin des salles", pointe Pascal Rogard, directeur général de la société d'auteurs SACD. Et certains films, lorsqu'ils sont massacrés par la critique, n'en trouvent pas, et finalement ne sortent jamais dans les salles françaises, sans que personne ne s'en soit ému jusqu'à présent. Un exemple célèbre est Southland tales, de Richard Kelly, présenté en compétition en 2006. Heureusement, la nouvelle règle ne s'applique qu'à la compétition officielle, et pas aux autres sélections (Un certain regard...), qui pourront ainsi conserver leur rôle de laboratoire.

En tous cas, si Netflix ne change pas de position, cette nouvelle règle conduit de facto à exclure de la compétition les films du californien. La première présence du site sur la Croisette risque donc bien d'être aussi la dernière...

4-la bataille des anciens et des modernes

La décision de sélectionner des films produits pour Netflix avait été saluée par toute une partie de la filière, moins conservatrice que les exploitants de salles. Ainsi, le producteur et distributeur Wild Bunch: "La présence d’un film Netflix ou Amazon en compétition à Cannes n'est que l'accompagnement naturel de l'évolution du monde", avait tweeté son directeur général délégué Vincent Maraval. C’est un "combat d'arrière-garde limité à l'Hexagone. On ne doit pas imposer notre méthode de vision des films à une autre génération", a-t-il ajouté auprès de l’AFP, soulignant que Netflix et Amazon finançaient des films indépendants. Dans Deadline, il ajoute: "c'est un réflexe colonial franco-français d'un pays qui veut imposer son système aux autres. Est-ce qu'un film français est exclu de la compétition à Venise parce qu'il ne sort pas en Italie?"

De son côté, le consultant Pascal Lechevallier rappelait que les films présentés à Cannes sont en général des films d'auteur de niche réalisant de toutes façons peu d'entrées en salles...

Surtout, cette controverse est intervenue alors que des négociations sont en cours pour faire évoluer la chronologie des médias, qui n'a pas bougé depuis 2009. Mais à vrai dire, ces négociations sont en cours depuis au moins six ans, sans jamais aboutir...

Pour une partie de la filière, cet immobilisme devient donc intenable. Pour la société des Auteurs réalisateurs producteurs (ARP), "cette polémique met surtout en lumière notre incapacité collective à moderniser notre système. Plus que jamais, notre régulation apparaît dépassée. Soyons enfin capables de nous projeter collectivement vers l’avenir!"

Même son de cloche à la société d'auteurs SACD: "Nous payons aujourd'hui et collectivement le prix de cet immobilisme. L'inertie d'une grande partie des professionnels est à l'origine de la situation actuelle de blocage. Il est illusoire d'espérer imposer uniquement des règles contraignantes à de nouveaux opérateurs. Le modèle doit être attractif pour que de nouveaux services aient l'envie et le désir de s'engager". 

Jamal Henni, à Cannes