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Maison de la Radio: la vérité sur le chantier qui grève le budget

Un chantier qui va coûter deux fois plus cher que prévu

Un chantier qui va coûter deux fois plus cher que prévu - BFM Business

Les dérives du chantier de la Maison de la Radio exaspèrent les salariés. Un rapport de la Cour des comptes pointe les responsabilités de l'ancien patron Jean-Paul Cluzel, qui renvoie la balle vers son successeur Jean-Luc Hees.

C'est une des causes principales de la crise actuelle: le chantier de la Maison de la Radio. Un chantier interminable, qui a pris cinq ans de retard. Et surtout qui coûte horriblement cher: 584 millions d'euros, soit le double du devis initial.

Un chantier qui empoisonne la vie des salariés. Comme le déplore le président de la société des journalistes Ludovic Piedtenu: "ce n’est pas la radio publique qui coûte cher, mais la restauration du bâtiment. S’il y a bien un budget que les directions successives ont alimenté sans compter, c’est bien celui de sa réhabilitation. Un chantier plombé de malfaçons et de projets démesurés qui pourraient financer des décennies de reportages, de journaux, d’émissions, de podcast, d’info en ligne. Comment justifier les efforts demandés aux rédactions et à tous dans cette maison, face à cette gabegie et l’absence de bon sens?"

Reconfiguration permanente

Comment en est-on arrivé là? La Cour des comptes, après plusieurs années d'enquête, a rendu un diagnostic sévère dans un récent rapport. Pour elle, "une grande part des surcoûts" s'explique par les multiples modifications décidées après le démarrage du chantier. Selon une note du ministère de la Culture portant sur les trois premières phases du chantier, 46% des travaux supplémentaires sont imputables aux modifications décidées par la direction.

Pour la Cour des comptes, cette "reconfiguration continuelle" est principalement due au fait que le chantier a été défini de manière "approximative" et "imprécise" avant son démarrage: "ce défaut de conception initiale est la cause de retards et de surcoûts".

Le rapport cite plusieurs exemples. Ainsi, les surfaces ont été surestimées, car elles n'ont pas été mesurées en amont. Et de l'amiante n'a été découvert qu'à l'été 2005, car aucune recherche n'avait été effectuée avant.

Les PDG successifs se renvoient la balle

Enfin, et non des moindres, tous les PDG successifs ont apporté des modifications, qui ont "quasiment dénaturé le projet initial". D'abord, Jean-Paul Cluzel (PDG de 2004 à 2009), après avoir approuvé la première mouture du projet, a supprimé quelques mois plus tard plusieurs éléments "pour des raisons de surcoûts potentiels comme de faisabilité technique". Au panier les bureaux en open space, les coursives intérieures, les studios globaux regroupant plusieurs métiers, la seconde peau habillant la façade extérieure...

Cette analyse est contestée par Jean-Paul Cluzel. L'ex-PDG admet ne pas avoir "élaboré un programme préalable détaillé", mais souligne que "la méthode retenue a été largement discutée avec la tutelle et soumise au conseil d'administration". Surtout, il met en avant des "divergences fondamentales" avec son successeur, Jean-Luc Hees (PDG de 2009 à 2014): "après ma présidence, certains éléments importants du projet, visant à la modernisation de l’entreprise, ont été modifiés, allongeant et renchérissant sans doute le chantier".

"Grave crise avec le maître d'oeuvre"

Le rapport de la Cour des comptes confirme que Jean-Luc Hees a "décidé de procéder à quatre modifications majeures". Précisément, l'auditorium et le studio 104, initialement réservés à des concerts symphoniques, ont été rendus polyvalents. De la vidéo a aussi été ajoutée dans tous les studios. Les studios globaux ont été totalement abandonnés. Et la demi-douzaine de cabines utilisées pour la post-production, que Jean-Paul Cluzel voulait supprimer, ont finalement été maintenues. Interrogé, Jean-Luc Hees dit "ne pas regretter" ce dernier choix, au coût "modeste": "j'ai estimé cela nécessaire pour que les techniciens fassent un travail de qualité". L'ex-PDG ajoute: "pour réduire le coût, j'ai aussi supprimé les passerelles qui traversaient la couronne, et le jardin qui entourait la maison ronde".

Reste que ces changements décidés par Jean-Luc Hees n'ont pas arrangé les rapports avec le maître d'oeuvre Architecture Studio, avec qui les rapports étaient déjà tendus. Cela a "provoqué une grave crise" conduisant à la résiliation du contrat avec Architecture Studio pour la seconde moitié du chantier, raconte le rapport. 

Un choix plus complexe et plus cher

Enfin, et non des moindres, des responsabilités sont aussi à rechercher du côté des gouvernements, notamment celui de Jean-Pierre Raffarin, sous lequel a été lancé le chantier. En particulier, c'est à cette date qu'a été fait le choix de poursuivre l'activité dans la Maison ronde en parallèle du chantier. Pourtant, ce choix était pourtant plus complexe et plus coûteux que celui de déménager ailleurs la totalité du personnel durant les travaux (deux fois plus cher, selon un rapport de l'Inspection des finances). "Mais le gouvernement de l'époque a arbitré en faveur d'un chantier en site occupé", se souvient un ancien dirigeant.

Valse hésitation de Mathieu Gallet

Face au casse-tête du chantier, les déclarations du PDG actuel Mathieu Gallet varient. A la Cour des comptes, il assure: "l’achèvement le plus rapide possible des travaux est un impératif à la fois social et économique". 

Puis, dans le Monde, il propose "un moratoire sur les prochaines phases du chantier" dans l'attente d'une expertise indépendante.

Mais, dans son projet stratégique, il propose ni de suspendre ni de reporter, mais au contraire d'accélérer. Précisément, le jeune PDG propose d'aller plus vite sur les studios moyens, dont la réfection était initialement prévue après le chantier principal. Désormais, il propose de "réaliser ces travaux autant que possible, en parallèle" du chantier principal, "afin de limiter la durée du chantier".

Jamal Henni