BFM Business

Luc Besson réalisera-t-il ses prochains films hors d'EuropaCorp?

Même 'Anna', le prochain film de LUc Besson, est déjà gagé auprès des banques

Même 'Anna', le prochain film de LUc Besson, est déjà gagé auprès des banques - EuropaCorp

Des investisseurs ont proposé au réalisateur-producteur un plan B: créer une nouvelle société distincte d'EuropaCorp pour produire les films à venir de Luc Besson.

Et si Luc Besson faisait ses prochains films via une nouvelle société, distincte de son studio EuropaCorp? Tel est un des schémas actuellement soumis au réalisateur-producteur.

Selon ce schéma, cette nouvelle société lèverait de l'argent auprès de nouveaux investisseurs. Ils pourraient par exemple être des diffuseurs, comme TF1 ou Netflix, qui lorgnent sur la future production de Luc Besson, à en croire Variety. Ces diffuseurs avanceraient de l'argent en échange du droit de diffuser ces futurs films.

Ce schéma a d'ailleurs été conçu par des diffuseurs, qui l'ont ensuite soumis à Luc Besson. Pour eux, ce schéma présente tous les avantages. D'une part, s'offrir les futurs films d'un grand réalisateur à succès. D'autre part, éviter d'investir dans EuropaCorp, et donc de supporter sa lourde dette (253 millions d'euros de dettes financières). Bref, l'idée est de séparer les dettes d'EuropaCorp du talent toujours attractif de Luc Besson.

Clause d'exclusivité

La question est donc de savoir si Luc Besson a le droit de faire des films pour une autre société qu'EuropaCorp. Les comptes d'EuropaCorp apportent des éléments de réponse. D'abord, "Luc Besson n’est engagé contractuellement ni à rester actionnaire à long terme, ni à demeurer au sein d’EuropaCorp pour une quelconque durée". Mais Luc Besson a accordé une clause d'exclusivité à EuropaCorp, qui lui interdit de faire des films ailleurs. Toutefois, cette clause disparaît si trois conditions sont remplies:

-si Luc Besson n'est plus dirigeant d'EuropaCorp
-si Luc Besson n'est plus actionnaire prépondérant d’EuropaCorp
-si Luc Besson (qui contrôle actuellement EuropaCorp en concert avec les héritiers de Christophe Lambert) ne contrôle plus EuropaCorp.

Interrogé, EuropaCorp précise qu'"il suffit qu’une seule de ces conditions soit remplie pour que l’engagement demeure". Certes, si un nouvel actionnaire rentre au capital, alors Luc Besson ne sera plus actionnaire prépondérant, et perdra le contrôle. Mais "un nouvel actionnaire demandera très probablement à Luc Besson de renouveler son exclusivité vis-à-vis d'EuropaCorp", souligne EuropaCorp. 

Nasse inextricable

Dans ce schéma, il ne resterait plus dans EuropaCorp que le catalogue des droits des anciens films, et en face les dettes à rembourser. Toutefois, cet EuropaCorp réduit au catalogue pourrait ne pas s'avérer viable. En effet, le catalogue est évalué à 141 millions d'euros, selon une étude commandée par EuropaCorp au cabinet Accuracy. Ce qui est loin d'être suffisant pour rembourser les dettes...

Sans nul doute, Luc Besson ne souhaite pas renoncer à son catalogue, qu'il n'a jusqu'à présent pas mis en vente. Mais le schéma qui lui a été soumis lui permettrait de financer ses prochains films, et surtout de sortir de la nasse financière inextricable qui l'étouffe actuellement.

Jusqu'à présent, Luc Besson travaille sur un autre schéma, son plan A: "renforcer les capacités financières d'EuropaCorp", au moyen "d'une recapitalisation et/ou d’une restructuration ou d’un refinancement de ses dettes", indique un communiqué du studio.

Mais ce schéma pose plusieurs problèmes. D'abord, l'action s'est effondrée en bourse, et donc EuropaCorp ne vaut plus grand chose (environ 90 millions d'euros). Résultat: un nouvel actionnaire, s'il met sur la table seulement quelques dizaines de millions d'euros, deviendra un actionnaire plus important que Luc Besson (qui détient 31,6%), qui perdra donc le contrôle.

Surtout, la lourde dette d'EuropaCorp, essentiellement contractée auprès de la banque américaine JP Morgan, fait fuir les investisseurs potentiels. En théorie, le studio a un peu de temps devant lui pour la rembourser: le principal prêt (229 millions de dollars) doit être remboursé en octobre 2019.

Mais, en réalité, cette dette peut devenir exigible bien avant. En effet, à en croire les comptes d'EuropaCorp, les créanciers peuvent exiger un remboursement anticipé dans moult cas. C'est notamment le cas si Luc Besson détient moins de 30% du capital. Or le réalisateur-producteur est aujourd'hui juste au-dessus de ce seuil, à 31,6%. Autrement dit, une petite augmentation de capital le fera passer sous les 30%, et rendra les prêts immédiatement exigibles.

Selon les comptes d'EuropaCorp, les créanciers peuvent aussi exiger leur dû dans les autres cas suivants:

-un nouvel actionnaire détient plus de 50% du capital d'EuropaCorp
-Luc Besson cesse de contrôler EuropaCorp
-Luc Besson cesse d'être mandataire social (président, directeur général, administrateur...) d’EuropaCorp et exerce une activité concurrente
-EuropaCorp est en procédure collective (redressement judiciaire...)
-EuropaCorp ne respecte plus ses engagements financiers

Ces engagements financiers à respecter ne figurent pas dans les comptes, et EuropaCorp refuse de les communiquer. Mais en général, il s'agit de ratios financiers fixant un endettement maximal, etc. Ces ratios doivent être respectés à des échéances régulières, notamment à la fin de chaque exercice. Il est donc possible que ces ratios ne soient plus respectés à la clôture des comptes de l'exercice en cours, qui se termine ce vendredi 30 mars.

Tout est gagé auprès des banques

Bref, il est quasiment impossible de faire rentrer un nouvel actionnaire sans rendre les prêts immédiatement exigibles. Or EuropaCorp n'a aujourd'hui pas les moyens de les rembourser, loin de là. En effet, sa trésorerie s'élevait seulement à 27 millions d'euros à fin septembre.

Dans un tel cas, les créanciers ont plusieurs options. Soit ils acceptent d'attendre, et d'étaler dans le temps les remboursements. Soit ils exercent immédiatement leurs garanties, et saisissent les actifs qu'EuropaCorp a nantis auprès d'eux.

En pratique, EuropaCorp a donné en garantie tous ses actifs. Mais les diverses activités périphériques (production de séries françaises, salles de cinéma, droit des musiques de films...) ont déjà été vendues. Aujourd'hui, les actifs se réduisent donc essentiellement au catalogue. A noter que même les nouveaux films produits par EuropaCorp comme Anna, le prochain film de Luc Besson actuellement en tournage, ont été nantis auprès de JP Morgan.

Interrogé, EuropaCorp a répondu: "L’hypothèse d’une déconfiture d’EuropaCorp organisée par Luc Besson est financièrement absurde et légalement injouable. La valeur de la participation de Luc Besson dans EuropaCorp est aujourd’hui de plus de 30 millions d’euros au cours actuel. Il n’est donc pas réaliste que Luc Besson laisse EuropaCorp tomber en déconfiture, et perde cet argent alors qu’il est par ailleurs rémunéré par EuropaCorp comme auteur et/ou réalisateur. En effet, même si Luc Besson devait recevoir une rémunération plus forte d’un tiers pour ces rôles d'auteur et de réalisateur, il ne compenserait la perte qu’il ferait en capital sur la période d’exclusivité qui lui sera demandée par un repreneur. Par ailleurs, sur le plan légal, Luc Besson ne peut pas entrer dans un deal avec quiconque tant qu’il dirige EuropaCorp, tant qu’il est actionnaire ou mandataire social. De plus, EuropaCorp n’est pas à ce jour ni dans un avenir prévisible en cessation de paiement".

NB: l'article a été mis à jour jeudi 29 mars avec les réponses d'EuropaCorp

Jamal Henni