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Luc Besson donne des garanties aux actionnaires minoritaires d'Europa Corp

Le réalisateur avait mis en place des contrats pour toucher de l'argent de son studio même quand il faisait des pertes

Le réalisateur avait mis en place des contrats pour toucher de l'argent de son studio même quand il faisait des pertes - -

Tous les contrats qui permettaient au réalisateur de toucher de l'argent de la part d'Europa Corp vont être revus. Apparemment un gage donné aux nouveaux actionnaires du studio.

Europa Corp a annoncé lundi 4 février l'arrivée de deux nouveaux actionnaires: le fonds Habert Dassault et la Caisse des dépôts. Visiblement, ces nouveaux investisseurs, qui auront chacun droit à un siège d'admnistrateur, ont demandé une amélioration de la gouvernance du studio de Luc Besson. Car, simultanément, toutes les relations entre le réalisateur et Europa Corp vont être remises à plat.
Précisément, tous les contrats entre Europa Corp et Luc Besson vont être renégociés. Ils seront tous résiliés d'ici fin mars, et, s'ils sont remis en place, ce sera après le rapport d'un expert indépendant et l'approbation des deux tiers des administrateurs.

Etranges remontées d'argent

En pratique, ces contrats permettaient de faire remonter de l'argent d'Europa Corp (détenu à 62% par Luc Besson) vers Luc Besson lui-même, ou des holdings lui appartenant. Au total, grâce à cette demi-douzaine de contrats, près de 10 millions d'euros ont été versés à Luc Besson lors du dernier exercice.

Surtout, ces contrats suscitaient la polémique. En effet, la plupart paraîssaient étranges, car inutiles: ils revenaient à confier à Luc Besson des tâches dont Europa Corp aurait très bien pu s'acquitter elle-même.
Par exemple, les holdings de Luc Besson assuraient le ménage, l'accueil, le gardiennage, la gestion informatique, la gestion immobilière... C'est une société de Luc Besson qui assurait les effets spéciaux des films d'Europa Corp. Une autre société effectuait aux Etats-Unis pour le compte d'Europa Corp la recherche de scénario, les tournages et la gestion des talents. Une troisième louait un jet privé pour le compte d'Europa Corp. Une quatrième détenait l'hôtel particulier rue du Faubourg Saint Honoré occupé par le studio. Enfin, pour certains films d'Europa Corp comme les trois Arthur, une société de Luc Besson assurait la production exécutive, la co-production, et des prestations de services sur le tournage.

Tous ces services étaient bien sûr refacturés rubis sur l'ongle à Europa Corp. Dans certains cas, la refacturation se faisait à prix coûtant. Dans d'autres cas, un expert indépendant certifiait que le prix des prestations était bien celui du marché -c'était le cas pour la post-production ou la location de l'hôtel particulier. Pour les services généraux, le coût de revient était majoré d'une marge de 8% qui allait dans la poche de Luc Besson. Enfin, le réalisateur recevait aussi une rémunération pour son activité de recherche de scénario aux Etats-Unis (200 000 dollars par an), de producteur exécutif (10 000 euros par film) et de co-producteur (plafonnée à 10% des recettes nettes part producteur).

Achat de scénarios

De plus, Europa Corp verse aussi chaque année de l'argent à Luc Besson pour l'achat de ses scénarios et la réalisation de ses films. La somme peut être conséquente: elle a atteint 3,2 puis 4,5 millions d'euros lors des deux derniers exercices. Ce versement est d'ailleurs tombé à pic pour Luc Besson, qui se voyait justement ces années-là privé du versement d'un dividende...
Toutefois, l'achat de scénarios ne fait pas l'objet d'une convention réglementée entre Luc Besson et Europa Corp, ni d'un rapport des commissaires aux comptes, contrairement aux autres contrats. Le noms des films en question ne figure pas dans les comptes, et la société refuse de les communiquer.
Encore plus étrange: une partie de ces scénarios n'a pas été déposée au registre du Centre national du cinéma, et surtout n'a pas été tournée -et dans ces cas-là, l'argent n'a pas été rendu par Luc Besson.
Interrogée en 2011, la société se bornait à déclarer que leur prix d'achat "est conforme aux conditions de marché, cela étant vérifié par les commissaires aux comptes". Selon la porte-parole, "moins de 20%" des scénarios de Luc Besson n'est jamais tournée. "Mais, dans les projets faisant partie des cachets de Luc Besson, aucun n'a été abandonné".

Lourde dette

En pratique, toutes ces conventions permettaient à Luc Besson de voir de l'argent remonter d'Europa Corp, même les années où le studio allait trop mal pour verser des dividendes à ses actionnaires. Surtout, sans ce montage, le réalisateur aurait sans doute été dans une situation financière très difficile. En effet, il est lourdement endetté à titre personnel (près de 30 millions d'euros), et doit donc sans doute payer chaque année à sa banque des intérêts sur cette dette.

Toutefois, un certain nettoyage est visiblement en train d'être effectué. D'abord, dans ses nouveaux locaux à Saint Denis, Europa Corp paye le loyer directement au propriétaire.
Ensuite, la société est en train de racheter la filiale de post-production, même si la valorisation paraît élevée.
Par ailleurs, une filiale américaine va être créée, et utilisée à la place de la société de Luc Besson.
Parallèlement, Luc Besson s'est engagé à ne plus prendre de parts de co-production dans les films d'Europa Corp à titre personnel.
En outre, la somme versée à Luc Besson en tant que auteur, réalisateur et producteur ne pourra (pour la part fixe) plus dépasser le bénéfice opérationnel d'Europa Corp (déduction faite de cette somme).
Enfin, deux contrats entre Europa Corp et Luc Besson, que le conseil d'administration avait officiellement "omis" d'approuver, ont finalement été régularisées a posteriori...

Jamal Henni