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La filière musicale furieuse contre le gouvernement

La musique estime être défavorisée par rapport au cinéma

La musique estime être défavorisée par rapport au cinéma - -

Le 10 septembre, la ministre de la Culture, Aurélie Filippetti, annonçait l'abandon du projet de Centre national de la musique. Une décision qui suscite la fureur du secteur.

On dit que Pascal Nègre, le puissant patron d'Universal Music en France, a vu rouge lundi dernier en découvrant l'interview d'Aurélie Filippetti. La ministre de la Culture y annonçait l'abandon du projet de Centre national de la musique (CNM). Ce centre devait, à l'image de ce qui existe pour le cinéma et le livre, rassembler différentes structures éparses, et surtout apporter des financements supplémentaires à la filière. Le projet avait été lancé par le gouvernement précédent. Le ministre de la Culture, Frédéric Mitterrand à l'époque, avait même promis de le mettre en place avant la présidentielle... mais ne l'a pas fait.

L'enterrement de ce projet a suscité la fureur unanime de la flilière. A même été publié un communiqué commun à tout le secteur. Ce dernier rappelle qu'il s'agissait pourtant d'une promesse électorale de François Hollande, la n°44 précisément: "Je reprendrai le chantier du Centre national de la musique, pour en faire un outil au service de la diversité culturelle". Le communiqué commun ajoute que cet abandon "est en contradiction avec les déclarations de la ministre elle-même lors de la réunion de concertation avec l’ensemble des représentants de la filière musicale le 11 juillet". "Aurélie Filippetti trahit sa propre parole", dénonce le Snep, le lobby des majos. Félin et CD1D (labels indépendants) se disent "oubliés et trahis" par "un gouvernement qui a raté son rendez-vous avec l’Histoire". La SPPF (producteurs indépendants) fait part de sa "consternation".

Mercredi 13 septembre, la ministre a fait en partie machine arrière, promettant de "trouver les moyens" d'aider la musique, mais ne ressuscitant pas le CNM pour autant. "L'entourage de la ministre nous a même dit que les journalistes n'avaient pas compris ce qu'elle avait dit...", raconte le directeur général du Snep, David El Sayegh.

La musique lorgne sur la cagnotte du cinéma

Derrière cet abandon, se cache bien sûr une histoire de gros sous. Le projet du précédent gouvernement était de financer le CNM, à hauteur de 95 millions d'euros par an, avec de l'argent fourni par les opérateurs télécoms. Dans un premier temps, le projet était de prélever une partie de l'argent versé par les télécoms au CNC (Centre national du cinéma). Précisément, l'idée était de prélever les excédents engrangés par le CNC quand cette taxe télécoms rapportait plus que prévu, ce qui arrive régulièrement. Bref, le CNM était "totalement neutre pour le budget de l’Etat", dit le SPPF, qui rappelle que le rendement de la taxe télécoms "a progressé de plus de 50% en moins de cinq ans". Le CNM "a pour avantage de ne pas coûter un euro au budget de l’Etat", abonde l'UFPI (producteurs indépendants).

Jeudi 13 septembre, David El Sayegh (Snep) a assuré: "C'est faux de dire que le CNM n'était pas financé. Il y a de l'argent. La taxe sur les opérateurs télécoms a un rendement exponentiel. Elle a permis au budget du CNC de passer de 500 à 800 millions d'euros. Après, c'est une question de choix politique sur l'utilisation de cet argent. Certes, la musique a moins de poids politique que le cinéma. Mais les choix politiques doivent-ils se faire en fonction des soutiens d'un secteur ou de ses difficultés? La musique est l'industrie culturelle la moins subventionnée, or elle vit une crise inédite par rapport aux autres secteurs. Et la nouvelle ministre a bien trouvé les moyens d'aider le livre ou le spectacle vivant".

Même son de cloche chez CD1D et Félin: "Il faut seulement le courage et la volonté politiques de rediriger légitimement vers la musique une partie (25 ou 30 %) des quelques 300 millions d'euros issus de la taxe télécoms, taxe qui ne bénéficie actuellement qu’à une industrie, le cinéma déjà bénéficiaire de larges soutiens publics et qui ne traverse pas la crise qui étrangle la musique". Sous couvert d'anonymat, un représentant de la filière accuse même: "La musique a été victime d'un choix politique de protéger le lobby du cinéma, pourtant florissant. N'oublions pas que le conseiller culturel de l'Elysée, David Kessler, est l'ancien patron du CNC...".

Hier, Aurélie Filippetti a rétorqué que le financement envisagé par le gouvernement précédent "n'était pas du tout certain d'un point de vue juridique puisqu'il s'appuyait sur une taxe à destination du cinéma qui, elle-même, est aujourd'hui examinée à la loupe par Bruxelles". Un argument contesté par David El Sayegh (Snep): "En juillet, Aurélie Filippetti nous avait dit qu'elle pensait obtenir un feu vert de Bruxelles". Il conclut: "On ne doit pas nous prendre pour des enfants de coeur. Il y a une opacité sur le rendement de cette taxe télécoms. Ce n'est pas normal pour un établissement public tel que le CNC. On a besoin d'une clarification".

Jamal Henni