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Bras de fer entre But-Conforama et ses fournisseurs

Les fabricants de meubles se plaignent d’être déjà sous pression de But alors que le rachat de Conforama n’est pas encore validé. L’Autorité de la Concurrence s’inquiète d’une dépendance de la filière.

C’est l’un des dossiers les plus chauds de l’Autorité de la Concurrence. Derrière les médiatiques mariages entre TF1 et M6 et celui, à venir, entre Hachette et Editis, c’est actuellement le rachat de Conforama par But qui pose le plus de problèmes.

L’autorité indépendante a entamé il y a un mois un examen "approfondi" de cette opération qui avait été largement poussée par les pouvoirs publics à l’été 2020, en pleine pandémie. L’enjeu était clair: sauver Conforama, au bord de la faillite, et ses 7500 salariés. Aujourd’hui, l’anti-trust français explique qu’il s’inquiète de la "dépendance des fournisseurs à l’égard de Mobilux", le propriétaire actuel de But et de Conforama.

Sur le front des "doublons" de magasins, la situation n’est pas critique. Certes, 75 des 172 magasins de Conforama sont proches de ceux de But, mais aucun acteur du secteur ne pousse à les fermer.

"On a besoin du plus de magasins possibles pour continuer à vendre", explique un fabricant de meuble.

C’est aussi l’argument de But qui a promis de conserver les deux marques distinctes. Selon plusieurs sources proches des deux enseignes, une quinzaine de magasins au maximum pourraient être fermés.

La moitié du chiffre d'affaires en jeu

Le vrai problème des fournisseurs de meubles est qu’ils s’inquiètent d’être écrasés par le nouveau groupe. Pour certains, les deux enseignes peuvent peser jusqu’à la moitié de leur chiffre d’affaires, comme Gautier ou Demeyere. C'est aussi le cas du fabricant de lits, Adova qui regroupe les marques Treca et Simmons, mais dont les relations avec les deux enseignes se sont apaisées. Contactées, les sociétés n'ont pas souhaité commenter.

Le sujet est très sensible car la filière de l’ameublement, déjà fragile depuis plusieurs années, compte 40.000 emplois en France dont 25% dépendent de But et Conforama. Le bras de fer a déjà commencé. Ces derniers mois, plusieurs fabricants se sont plaints auprès de l’Autorité de la concurrence d’avoir été déjà mis sous pression par But. Une centrale d’achat commune aux deux marques, baptisée "GigaFrance", a été créée.

"On a déjà eu des réunions avec des responsables de But et de Conforama alors que les deux enseignes ne sont pas encore mariées" s’étonne un dirigeant du secteur.

En réalité, l’Autorité de la concurrence explique avoir fourni une "dérogation afin de réaliser l’opération et poursuivre l’activité". Une mesure exceptionnelle alors que Conforama était au bord du dépôt de bilan.

Divergences au sein de la filière

Des petits fournisseurs se plaignent que cette société commune, GigaFrance, "demande de gros efforts sur les prix" peste un fabricant qui préfère rester anonyme. Certains avancent des baisses de prix jusqu’à 15% alors que "les prix des matières premières ont beaucoup augmenté" précise l’un d’eux. Et accusent But-Conforama de leur réclamer des "marges arrières". Ils ont alerté le ministère des PME Alain Griset ainsi que la direction générale de la répression des fraudes (DGCCRF).

D’autres, comme Parisot, préfère voir le verre à moitié plein: "si le positionnement des deux enseignes évolue pour limiter la guerre des prix, ce sera bon pour nous aussi" explique Jean-Charles Parisot. Depuis des années, la concurrence entre But et Conforama était féroce. Désormais, la première devrait monter en gamme, laissant à Conforama des produits à bas prix.

Une puissante centrale d'achat

Parisot vient de se marier à un concurrent, Alsapan, ce qui lui permet de réduire sa dépendance à But et Conforama. Les deux enseignes ne pèsent ainsi plus que 12% de son chiffre d’affaires contre 25% auparavant. Il a aussi ouvert des usines en Europe de l’Est pour réduire ses coûts. D’autres ont choisi le Portugal. Les petits fournisseurs français craignent que But-Conforama ne les mettent encore plus en concurrence avec les fabricants de meubles d’Europe de l’Est. Car leur maison-mère, le groupe autrichien Lutz, se fournit déjà là-bas pour ses marques locales dans une dizaine de pays. Face à leur gigantesque centrale d’achat "Giga International", de 11 milliards de chiffre d’affaires et 45.000 salariés dans le monde, les petits fabricants français ne pèsent pas lourd.

Contactée, la direction de But n’a pas souhaité commenter. Mais un proche du distributeur nuance: "la grande majorité de nos fournisseurs a été soulagée que But rachète Conforama sinon beaucoup aurait fait faillite". Dans la profession, beaucoup d’enseignes jugent que des petits fournisseurs français ont manqué le virage de la délocalisation vers les pays moins chers. Et que le mariage entre But et Conforama va les obliger à bouger ou à s’allier.

La filière de l’ameublement demande à l’Autorité de la concurrence de "dissoudre GigaFrance", explique un dirigeant, la centrale d’achat de But et Conforama exerçant trop de pression sur eux. La décision est attendue pour la fin de l’année.

Matthieu Pechberty Journaliste BFM Business