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Quand le quotidien des salariés inspire le théâtre 

Open space, première pièce de Mathilda May, traite de l'intimité forcée au bureau qui dévoile impitoyablement les manies des uns et des autres.

Open space, première pièce de Mathilda May, traite de l'intimité forcée au bureau qui dévoile impitoyablement les manies des uns et des autres. - © Giovanni Cittadini Cesi

Deux pièces actuellement à l'affiche à Paris ont pour décor des locaux d'entreprises fictives. "Les heures souterraines" et "Open Space" traitent du harcèlement en entreprise et des avantages et des inconvénients de la promiscuité dans les bureaux privés de cloison.

Quand l'univers de l'entreprise inspire les auteurs de théâtre. Deux pièces à l'affiche au Théâtre de Paris croquent la vie de bureau, rarement évoquée sur les planches, "Open Space" de Mathilda May et "Les heures souterraines", adapté du roman de Delphine de Vigan.

Dans "Open Space", la première pièce écrite en solo par Mathilda May, sept comédiens-danseurs-chanteurs "bruitent" la vie de bureau, du "crouic crouic" du siège qu'on ajuste en s'asseyant le matin devant son ordinateur au vrombissement de la machine à café. Tout est prétexte à musique et danse, dans cette pièce sans texte où les employés s'expriment dans un sabir à la fois déroutant et réjouissant.

L'employée alcoolo qui sirote en douce

Lorsque retentit la sonnerie du portable du beau gosse du bureau, les employés sont irrésistiblement entraînés dans une folle samba. Tout passage aux toilettes est sanctionné par les chutes du Niagara de la chasse d'eau. L'intimité forcée de l'Open space dévoile impitoyablement les manies des uns et des autres, de l'employée alcoolo qui sirote en douce au directeur harcelé au téléphone par sa femme-harpie.

"Je me suis amusée avec la nuisance sonore de l'open space", explique Mathilda May. "Je m'intéresse beaucoup aux comportements humains, et j'ai voulu mettre en avant l'absurdité du lieu, les solitudes qui cohabitent collées les unes aux autres, les amours aussi, puisque c'est souvent au bureau qu'on rencontre l'autre". La pièce décrit le coup de foudre du jeune cadre beau gosse et du réparateur de la machine à café.

"Open Space", créée en octobre 2013, vole de succès en succès et une deuxième tournée se prépare pour la saison prochaine. On aimerait que la vraie vie de bureau soit aussi cocasse que dans la pièce.

Tout le monde connaît un harcelé

Mais pour certains, l'entreprise est le lieu du harcèlement moral et de la dépression, thème du roman de Delphine de Vigan "Les heures souterraines" (2009), adapté à la scène et interprété par la comédienne Anne Loiret.

"Aujourd'hui, tout le monde connait au moins une personne concernée, et c'est à ça qu'on mesure un sujet de société", a-t-elle confié à l'AFP. "A chaque fois que je parle du roman autour de moi, on me dit 'ma cousine est dans ce cas-là' ou 'mon beau-frère va très mal dans sa société'".

Mathilde, brillante adjointe de Jacques, ose un jour le contredire en réunion. Dès lors, c'est la descente aux enfers. Jacques l'ignore, lui retire les dossiers importants, oublie de la prévenir de la tenue d'une réunion. Peu à peu, Mathilde se retrouve isolée dans un bureau-cagibi coincé près des toilettes, sans rien à faire.

Pas de "happy end"

"Cela peut se passer dans n'importe quelle entreprise, c'est favorisé par l'absence de mobilité, l'impossibilité de quitter l'entreprise en claquant des doigts et aussi la multiplication des familles monoparentales : quelle marge de manœuvre a-t-on lorsqu'on est une mère seule avec trois enfants comme Mathilde?", interroge Anne Loiret

La comédienne a eu un coup de coeur pour le roman sans concession de Delphine de Vigan, qui ne propose pas de "happy end" mais esquisse des portes de sortie. Mathilde et Thibault, médecin urgentiste désabusé (Thierry Frémont), les deux personnages solitaires du roman, se frôlent sans jamais se rencontrer. Mais chacun finira par rompre avec l'enfer: enfer du harcèlement pour Mathilde, enfer de l'amour incompris pour Thibault.

"Savoir dire non, c'est énorme. A partir du moment où un comportement est déviant, la seule solution c'est de partir, c'est comme dans le couple, c'est la première gifle qu'il faut refuser, après c'est l'engrenage", dit-elle.

Avec sa pièce, Anne Loiret espère faire bouger les lignes sur ce sujet souvent tabou: "Delphine de Vigan a reçu énormément des lettres après son roman, cela apportait du réconfort aux gens de ne pas se sentir seuls. Si voir la pièce apportait un peu de soutien, j'aurais gagné".

N.G. avec AFP