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"La France des oubliés": terrible portrait de la pauvreté rurale

Ces reportages nous ouvrent les yeux sur l'arrière-front d'un pays en état d'urgence économique.

Ces reportages nous ouvrent les yeux sur l'arrière-front d'un pays en état d'urgence économique. - -

Le travail photographique commandé par le Secours Catholique à l'agence photo Myop est exposé jusqu'au 1er décembre au Point Ephémère, à Paris. Les photographes dressent un portrait saisissant de la misère en milieu rural.

La misère la plus vive n'est pas forcément là où on la soupçonne le plus. On a tous dans la tête la détresse des sans-abri des grandes villes, ou celle des migrants démunis. On voit souvent des reportages dans de grands camps de réfugiés du bout du monde. Mais en France, l'isolement des précaires en milieu rural est, lui aussi, redoutable.

Habitat dispersé et loin de tout, souvent ancien et vétuste, zones sinistrées par le chômage... Sans oublier le transport, qui devient vite mission impossible pour ceux qui n'ont pas ou plus le permis. Le Secours Catholique, présent dans tous les cantons du pays, a une vision globale de cette désespérance en pleine campagne. L'association a voulu en rendre compte.

Carte blanche

Elle a donné carte blanche à l'agence photo Myop, qui s'est appuyée sur leur réseau pour aller au plus près des ces oubliés de nos campagnes. Un projet que les photographes ont pris à bras-le-corps: "On voulait être plusieurs pour couvrir de larges facettes de ce sujet", précise Lionel Charrier, directeur et cofondateur de l'agence.

Car la misère n'a pas un visage homogène, et la situation varie énormément d'une région à l'autre, d'une personne à l'autre. Cinq photographes ont pris la route, en quatre trajectoires ponctuées de dizaines de rencontres. En seulement quelques mois, le résultat est saisissant, choquant.

Puisqu'il s'agit de rencontres, l'exposition est augmentée de témoignages audio enregistrés avec les protagonistes de l'exposition. Ils sont également disponibles sur le site du projet.

"La conséquence de la paupérisation, c'est le désespoir"

Avec le premier volet, "La diagonale du vide", Lionel Charrier et Alain Keler ont parcouru la France de Givet, dans les Ardennes, à Arreau, dans les Hautes-Pyrénées. Cette bande que les géographes désignent comme la plus dépeuplée du pays, durement touchée par l'exode rural.

Marie, la postière et mère célibataire, que son salaire ne suffit pas à nourrir. Jean-Pierre, agriculteur infatigable qui s'use pour survivre. Marie, retraitée isolée qui doit faire avec 500 euros mensuels. Ces personnages sont le peuple de la diagonale.

On découvre dans "La vallée des oubliés" que la drogue n'est pas l'apanage des banlieues. De nombreux marginaux qui trouvent refuge dans les petites villes et les villages sont confrontés à ce problème. "En cherchant à travailler sur les déserts médicaux, j'ai suivi un médecin chez ses patients et je me suis rendu compte que le sujet prégnant en zone rurale, c'est la drogue", raconte Ulrich Lebeuf.

Pas l'alcool, le tabac ou le cannabis, mais l'héroïne ou ses produits de substitution. "La conséquence de la paupérisation, c'est le désespoir. Cela vient à la suite de l'alcool". Des témoignages à découvrir ici en diaporama sonore.

Le choix de la pauvreté

Pour "Ruptures", Pierre Hybre s'est rendu à Saint-Girons, dans l'Ariège. "Le bout de la route", comme il dit. Cette ville attire un grand nombre de marginaux et de sans-domicile fixe, attirés par un mode de vie différent.

Ce reportage interroge la notion même de précarité. Est-ce une situation économique? Psychologique? "J'ai rencontré des gens qui ont quitté leur vie. Il y a eu un déclic, une rupture, et ils se sont installés dans un système de décroissance total sans rien demander à la société".

Pour un certain nombre d'entre eux, la détresse a plus à voir avec la solitude. Ont-ils eu le choix? Certains.

"Ester et Armando" est un petit morceau du destin de ces deux migrants espagnols qu'Olivier Jobard a rencontrés. Le couple a fui l'Espagne en crise. Ils ont misé tout ce qu'ils possédaient dans leur voyage vers la France, dernier espoir de trouver un emploi, laissant leurs enfants derrière eux, chez les grands-parents andalous.

Le mois de mai froid et pluvieux, ils l'ont passé sous la tente. Mais quoi qu'il arrive, ils ne rentreront pas les mains vides sans avoir de quoi payer la scolarité de leurs enfants. Ils auraient trop honte.

"On s'est pris une vraie claque"

Ce n'est pas le genre de photos spectaculaires sur lesquelles on s'apitoie du haut de son confortable fauteuil. Par leur simplicité, par la proximité à laquelle les personnes rencontrées ont bien voulu consentir, elle désarment.

Ces reportages ouvrent les yeux sur l'arrière-front d'un pays en urgence économique. "Les conséquences de la crise sont encore plus prégnantes à la campagne car les gens ne sont pas mobiles. Et dès qu'une boîte ferme, cela met à mal toute une région", explique Lionel Charrier.

La stupeur des photographes eux-mêmes transperce le papier photo. Ulrich Lebeuf confie: "Ce qui nous a marqués, c'est la rudesse des situations. On s'est pris une vraie claque".

Et si les personnes se sont confiées aussi ouvertement, si elles ont tout déballé sous l'objectif en dépit de la honte que leur condition leur inspire parfois, c'est pour témoigner, essayer de créer un sursaut de conscience.

|||"Oubliés de nos campagnes"
Du 20 novembre au 1er décembre Au Point Ephémère 200 quai de Valmy, Paris 10e

Olivier Laffargue