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Panique fiscale sur l'automobile

Les chiffres invraisemblables des immatriculations du mois d’août (+40%) montrent que les constructeurs sont très inquiets de l’impact des nouvelles normes anti-pollution sur les prix de vente

« Non, les voitures ne polluent pas soudainement deux fois plus », dans les concessions, c’est la phrase que l’on s’attend à répéter des dizaines de fois chaque jour devant les clients. Une phrase clé pour faire comprendre l’impact des nouvelles normes mondiales qui s’imposent à l’industrie automobile, quatre lettres qui changent tout : WLTP (pour Procédure mondiale harmonisée d’homologation de véhicules légers) remplace la norme dite NEDC en place depuis la fin des années 90. De nouveaux tests de consommation et d’émission de polluants qui se rapprochent des conditions de conduite habituelles : la vitesse moyenne est quasiment doublée par rapport à l’ancienne norme, l’accélération est plus forte de 50%, la température du moteur est plus basse au démarrage.

Résultat, les émissions de CO2 sont affichées comme plus importantes avec les nouvelles normes (entre +15% et +30% en moyenne, 24% à 31% chez PSA, l’un des rares constructeurs à communiquer là-dessus en toute transparence)

Epreuve de vérité

Les constructeurs sortent d’une année de travail acharné et certains savent qu’ils ne sont pas dans les temps. PSA a communiqué le 29 août que tous les modèles disponibles étaient homologués, « sans rupture de production ». Renault en a profité pour faire le ménage dans sa gamme et retiré certains modèles en fin de carrière. L’automobile allemande, en revanche, a admis des difficultés importantes : dans un communiqué retentissant tombé au mois de juin, Porsche retirait de la vente l’ensemble de ses modèles à essence, ne garantissant un retour qu’en mars 2019. Le groupe Volkswagen a lui aussi admis des difficultés considérables : les retards pris dans le processus d’homologation pourraient lui coûter plus d’1 milliard€ et des retards de production sur 200.000 à 250.000 véhicules. Toute l’industrie automobile allemande est concernée, les bancs d’essai et les ingénieurs ont été mobilisés pendant des mois pour faire face au scandale du diesel, la norme WLTP n’était plus la priorité.

Choc fiscal

Rien ne change, mais tout change. Les moteurs sont les mêmes, simplement on ne mesure plus la même chose, et donc les valeurs affichées sont en train de flamber. Pour l’instant on est encore dans un entre deux. La période qui va de septembre à décembre permet aux constructeurs d’afficher des valeurs moyennes, entre la norme NEDC et la norme WLTP, mais en janvier, ce sera l’épreuve de vérité, et c’est bien le choc fiscal que redoute tout le secteur

Car il n’est pas sûr que les clients soient vraiment déstabilisés. Finalement qui sait combien sa voiture émet de grammes de CO2 par kilomètre ? Et le scandale industriel autour de Volkswagen n’a pas sensiblement impacté les ventes de la marque. En revanche, une modification sensible des prix ne laissera personne indifférent.

Tout tient dans les calculs de bonus-malus : une voiture qui émet 120g NEDC pourrait être affichée à 160g WLTP, différence fiscale : un malus de 4500€, sur une voiture à 20.000€ le choc sera rude. A 190g c’est même 10.000€ de malus, si l’administration fiscale ne change pas sa base de calcul. Or Bercy n’a encore rien communiqué, et c’est bien pour cela que les constructeurs ont décidé d’immatriculer à tour de bras tout ce qui bouge. Face au risque de hausses de prix importantes, mieux vaut encore proposer au client des « occasions zéro kilomètre ». Pour les véhicules de société la pilule pourrait être encore plus dure à avaler, si on reprend l’exemple d’une voiture dont les émissions affichées passeraient de 130g à 160g au kilomètre, la taxe sur les véhicule de société passerait de 900€ à 3500€ selon Jean Pagezy (PCA services).

Ils faut ajouter certains équipements techniques obligatoires sur différents moteurs, notamment des filtres à particules sur les moteurs essence, qui vont mécaniquement augmenter les coûts de production de quelques centaines d’Euros. Pour les constructeurs c’est un arbitrage cruel : faut-il augmenter les prix en fonction de l’augmentation du malus, ou bien rogner la marge pour laisser le prix inchangé ? Les choix se font au coup par coup, en fonction de la popularité des modèles. La hausse affichée des émissions est plus forte pour les gros SUV qui sont aujourd’hui les modèles qui se vendent le mieux et dégagent les marges les plus importantes.

Pour les flottes d’entreprise, les conséquences pourraient accélérer la mutation vers l’électrique, même si l’innovation technologique sur les moteurs atmosphériques ne ralentit pas. Bosch a annoncé pouvoir maintenant considérablement réduire les émissions de NOx, bien en dessous des futures normes (le diesel représentait encore 80% des flottes d’entreprise au printemps 2018, selon l’Observatoire du Véhicule d’Entreprise). L’avantage consommation de carburant du Diesel reste imbattable, et c’est donc les arbitrages fiscaux qui pourraient modifier les rapports de force entre les différents types de motorisation.

Avec les chiffres d’immatriculation du mois d’août, ce sujet technique vient tout à coup de donner sa pleine mesure : un potentiel bouleversement du marché automobile

Stéphane SOUMIER