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La banane est-elle une espèce menacée?

Un champignon résistant à tous les traitements vient pour la première fois d’être détecté en Amérique Latine

Un champignon résistant à tous les traitements vient pour la première fois d’être détecté en Amérique Latine - AFP

Un champignon résistant à tous les traitements s’attaque depuis des années aux plants de bananes notamment en Asie et en Afrique. Il vient pour la première fois d’être détecté en Amérique Latine, menaçant maintenant la première zone au monde de production de bananes pour l’exportation.

La mauvaise nouvelle est venue de Colombie cette semaine: le ministère de l’agriculture vient de placer sous quarantaine 175 hectares de bananeraies dans le nord du pays. Elles seraient contaminées par un champignon dévastateur: le Fusarium TR4. 

Découvert à la fin des années 1980 en Asie, ce champignon, qui ne représente aucun danger pour l'homme, se répand depuis partout dans le monde, laissant sur son passage des bananiers jaunis et morts. Aucun traitement ne semble l’atteindre. Pire: il peut rester dans le sol plusieurs dizaines d’années, empêchant les agriculteurs de replanter de nouveaux bananiers sur un terrain contaminé. 

Il est maintenant présent en Afrique, en Australie et au Moyen-Orient. En 2013, la FAO (Organisation des Nations unies pour l'alimentation et l'agriculture) a lancé un groupe de travail mondial pour tenter de trouver des solutions pour limiter l’impact de cet envahisseur. En France, le problème est aussi pris au sérieux. En 2018, l’Anses a remis un rapport sur le risque que fait courir ce champignon aux bananes des Antilles, de la Guyane, de Mayotte et de La Réunion.

La Guadeloupe et la Martinique se protègent

"La détection de champignon en Colombie inquiète en Guadeloupe et Martinique", explique Sébastien Zanoletti en charge de l’agriculture durable pour l’Union des groupements des Producteurs de Bananes de Guadeloupe & Martinique (UGPBAN). Le spécialiste l'admet: "Nous ne pensions pas qu’il arriverait à se propager aussi vite."

Pour faire face à cette menace, les producteurs des Antilles sont prêts à prendre des précautions importantes:

"Nous allons mettre en place des cordons sanitaires autour des plantations, pour interdire toute pénétration", explique Sébastien Zanoletti. Plus question de prendre le risque de laisser entrer sur une bananeraie quelqu’un avec des semelles de chaussures contaminées. "On va devoir installer des pédiluves à l’entrée des bananeraies. Les visiteurs laisseront leurs chaussures pour enfiler des bottes propres".

Des mesures déjà prises à La Réunion et Mayotte, voisines de zones contaminées depuis plusieurs années. La Guadeloupe et la Martinique devront suivre. 

"Le fer de lance de la protection contre le Fusarium, c’est de mettre en place ces mesures de biosécurité", précise Luc de Lapeyre de Bellaire, phytopathologiste au Cirad (Centre de coopération internationale en recherche agronomique). Et de citer l’exemple des Philippines, qui a vu ce champignon débarquer il y a une quinzaine d’années: "le pays a réussi à maintenir sa production de bananes en mettant en place des mesures de ce type, alors qu’au Laos, qui n’a rien fait, la production est en train de s’effondrer, l’épidémie s’est répandue comme une traînée de poudre", explique le chercheur. 

En Colombie, les autorités s’étaient préparées à gérer une telle situation afin d’éviter au maximum la propagation du Fusarium dans le pays. Rapidement, elles ont décidé la mise en quarantaine des champs contaminés. 

La Cavendish domine (encore) le monde

Et si ce champignon peut se diffuser aussi rapidement, c'est aussi car il est fortement aidé par le fait que l’industrie mondiale de la banane ne tourne autour que d’une seule espèce: la Cavendish. En 2016, elle représentait 95% des exportations mondiales de bananes, selon des chiffres de la FAO.

La Cavendish est née dans les années 60, alors que toutes les plantations des Caraïbes et d’Amérique du Sud ont été décimés par un autre Fusarium, le TR1. A l’époque la variété Gros Michel dominait les marchés de banane, mais elle a été rapidement remplacée par la Cavendish: la banane idéale avec son rendement très important, son goût sucré, sa résistance aux chocs, aux longs transports en bateau et surtout au Fusarium TR1.

Des bananes plus chères ?

Alors, les chercheurs planchent pour tenter de trouver un bananier qui résisterait à ce nouveau Fusarium. Dans leur labo, ils ont déjà de bons candidats comme ce "MA13 Cavendish" développé par les Français du Cirad.

"Une fois qu’on aura trouvé le ou les bons candidats, il faudra apprendre à les cultiver, à les conserver, à faire mûrir les bananes…, explique Luc de Lapeyre de Bellaire. Mais ça peut finalement devenir une formidable opportunité d’apporter plus de diversité dans la filière".

Changer de variété de bananes, revient à remettre en cause tout un savoir-faire pour beaucoup de professionnels. "La filière aval, jusqu'au supermarché, s'est construit autour de la Cavendish", poursuit Luc de Lapeyre de Bellaire.

Des bouleversements qui pourraient coûter cher à toute la filière: de l'agriculteur qui devra planter de nouveaux bananiers, au mûrisseur qui devra sûrement changer de façon de travailler. Résultat: la propagation du Fusarium TR4 pourrait bien faire grossir le prix de la banane dans les prochaines années.

Anne-Katell Mousset