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L'ascenseur social en panne en France? Faux répond l'Insee

Contrairement à un sentiment général, les trajectoires d'ascension sociale n'ont pas disparu en France, observe l'Insee. Néanmoins l'arrivée plus tardive dans l'emploi et les conditions de travail dégradées dans certains secteurs expliquent ce sentiment de déclassement.

Ascenseur social cassé, sentiment de déclassement, dévalorisation des diplômes... Les causes du désarroi voire du désenchantement français sont bien connus. Mais au même titre que le sentiment d'insécurité est parfois décorrélé des statistiques de la criminalité comme le montrent de nombreuses études, ce phénomène de décalage existe-t-il aussi en matière économique? 

C'est en tout cas ce que laisse entendre une étude publiée ce mercredi 12 juillet par l'Insee (Insee Première n°1659). Selon l'institut en effet, contrairement à un sentiment largement répandu, l'emploi qualifié progresse en France. "Sur une génération, la structure sociale s’est modifiée vers le haut : en 2014-2015, 41% des personnes de France métropolitaine âgées de 30 à 59 ans sont ou étaient cadres ou professions intermédiaires alors que ce n’était le cas que pour 29% de leurs pères", note l'Insee. 

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Si l'on prend la seule catégorie des cadres, on observe que leur taux a fortement progressé sur une génération passant de 14,4% à 19,7% pour les hommes. Il a même explosé pour les femmes passant d'à peine 3,8% pour la génération des mères à 13,5% pour celle des filles. Ce qui s'explique par la plus faible participation des mères au marché du travail.

D'ailleurs quand on interroge les gens sur leur situation personnelle, la proportion de ceux qui considèrent qu'il y a bien eu ascension sociale est la plus importante. 35,8% des 30-59 ans assurent ainsi qu'ils se sont élevés par rapport à leur père contre 21,8% qu'elle n'a pas évolué et 25% qui estiment avoir reculé. Par rapport à la situation des mères, l'ascension est encore plus flagrante puisque 40,4% considèrent que leur situation est meilleure contre seulement 10,3% qui estiment avoir reculé. Bref, à titre personnel, le sentiment de déclassement est minoritaire au sein de la population française.

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Un sentiment qui diffère logiquement selon la situation sociale et le milieu d'origine. Plus les personnes se situent en haut de l’échelle sociale, plus elles expriment un sentiment de promotion sociale: 50% des cadres se considèrent mieux classés que leur père, contre 22% des employés ou ouvriers non qualifiés. L’appréciation de sa propre position sociale dépend encore plus nettement du milieu d’origine. Ainsi, seuls 16% des enfants de cadres considèrent que leur profession est plus élevée que celle de leur père, illustrant un effet "plafond": lorsque la position d’origine est élevée, il est a priori difficile de progresser encore dans la hiérarchie sociale.

Symétriquement, seuls 13% des enfants d’employés ou d’ouvriers non qualifiés se sentent déclassés, traduisant un effet "plancher", observe l'Insee. Les enfants d’agriculteurs se sentent également peu souvent déclassés par rapport à leur père (13%). Dans leur grande majorité, ils ont quitté le monde agricole et leur appréciation se réfère sans doute aux conditions de travail très difficiles de leur père.

Les jeunes se sentent davantage déclassés

Comment dès lors expliquer malgré tout le sentiment de déclassement global que connaissent certains? D'abord, on observe que ce sont les plus jeunes qui ont le plus l'impression d'avoir une mobilité sociale descendante. 29% des personnes de 30 à 39 ans se considèrent moins bien classées que leur père, contre 22% pour les personnes de 50 à 59 ans. Est-ce le signe d'un déclassement des plus jeunes ou d'une ascension plus tardive du fait notamment de l'entrée moins précoce sur le marché du travail? L'Insee ne tranche pas cette question.

Un autre élément qui explique le sentiment de déclassement -qui concerne 18% des cadres- est lié au secteur d'activité. Ainsi, ce taux monte à 30% pour les professions de l’information, des arts et des spectacles. Or ce sont des métiers qui se sont fortement développés ces 25 dernières années, comme le montre cette étude de la Dares. "La moindre proportion de contrats à durée indéterminée et la faiblesse relative des rémunérations dans ces professions expliquent probablement ce sentiment", analyse l'Insee. 

En ce qui concerne les employés et les ouvriers, ce sont davantage les conditions de travail que le statut social qui expliquent le sentiment de déclassement. Car si la trajectoire sociale n'est pas forcément descendante pour les ouvriers non qualifiés et les employés, le temps partiel, le risque de chômage et les revenus plus faibles expliquent le sentiment de déclassement. À l’inverse, le sentiment de déclassement est plus faible chez les ouvriers qualifiés, notamment ceux de l’industrie, du bâtiment et des travaux publics ou de la mécanique et du travail des métaux, pour lesquels la mobilité sociale descendante est très rare (environ 10%).

Frédéric Bianchi
https://twitter.com/FredericBianchi Frédéric Bianchi Journaliste BFM Éco