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Industrie, commerce... Que pèse l'économie corse?

Alors que les revendications pour plus d'autonomie se font entendre en Corse, l'IESEG School of Management a tenté d'évaluer les conséquences économiques pour l'île si elle devait devenir indépendante.

La flambée de violences en Corse a une fois encore fait émerger certaines revendications pour plus d'autonomie voire pour l'indépendance de l'île. Au-delà de la question politique, se pose la question économique.

Quelle serait la situation d'une Corse indépendante? Une étude d'Eric Dor, directeur des études économiques à l'IESEG School of Management tente de répondre à cette question. Sa conclusion risque de refroidir quelque peu les tenants d'une séparation pure et dure avec la Métropole.

Un PIB faible

Avant d'évaluer les conséquences, il est nécessaire de se pencher sur l'état économique de la Corse. Et il n'est pas bon.

Le produit intérieur brut à prix courants par habitant de la Corse, disponible pour 2020, est égal à 25.500 euros. Il est non seulement très inférieur à la moyenne nationale de 34.000 euros mais également en baisse (27.400 euros en 2019).

"A part la Picardie, le Limousin et la Franche-Comté, toutes les régions de France métropolitaine ont un PIB par habitant supérieur à celui de la Corse en 2020" peut-on lire. "Sur 10 ans, entre 2009 et 2010, la Corse est une des régions de France où la croissance du produit intérieur brut par habitant a été la moins forte. On observe cela bien sûr aussi entre 2010 et 2020" avec une croissance de 5% contre 12% pour le Nord-Pas-de-Calais par exemple.

Une activité peu diversifiée

Du côté des activités productives, la Corse se caractérise par une prédominance du commerce et de la restauration qui pèse 21% de la valeur ajoutée contre 16% dans la Métropole et 26% de l'emploi sur l'île. La part de la construction est également supérieure à la moyenne nationale.

Surtout, la part des services publics et administrés, comme la santé et l’enseignement, est très supérieure à la moyenne nationale, souligne l'étude avec 33% de la valeur ajoutée contre 23% pour la Métropole et 33% de l'emploi sur l'île.

A l'inverse, l’industrie manufacturière est très peu présente (3% contre 10%). La petite agriculture artisanale de la Corse "apporte peu de valeur ajoutée". Les services liés à l’information et à la communication, dont l’informatique et toutes les nouvelles technologies liées, "sont beaucoup moins présentes que sur le continent".

Indépendante, la Corse ne pourra pas maintenir son niveau de PIB

Sur le papier, avec ce périmètre économique, une Corse indépendante se classerait 12ème en termes de PIB par habitants en euros au sein de l'Union européenne.

Pour neutraliser l’effet des différences de prix entre pays de l'Union, "la Corse se classerait 19ème en termes de PIB par habitant en pouvoir d’achat" à 23.400 euros, juste devant le Portugal, estime Eric Dor.

"Mais ce classement dépend de l'hypothèse irréaliste qu'ayant accédé à l'indépendance, la Corse puisse garder au départ le même niveau de PIB par habitant que celui qu'elle a dans le cadre de la France. En réalité ce PIB diminuerait au départ", souligne l'étude.

Et d'expliquer: "il est en effet irréaliste de supposer que la Corse bénéficierait encore des mêmes flux de revenus en provenance de l’étranger, que ce soit de la France métropolitaine ou des fonds européens. On ignore également quel serait le statut de la Corse en termes de commerce international. La doctrine officielle de l’Union Européenne est en effet que si un territoire d’un pays membre accède à l’indépendance, il se retrouve automatiquement en dehors de l’Union Européenne, et forcément de la zone euro".

Par ailleurs, la structure productive de la Corse, trop peu diversifiée, risque de constituer un frein à la croissance à l'inverse d'autres "petits" pays européens indépendants comme Malte qui bénéficient d'un éventail plus large d'activités.

Vers une baisse drastique des prestations sociales et des salaires

Surtout, le poids des services publics et administrés constitue clairement un risque. "La Corse pourrait difficilement maintenir cette part des services publics et hors marchand si elle était indépendante et avait à les financer par elle-même".

"Ce type de services doit être financé par le reste des activités. Une part aussi forte de ces services dans la valeur ajoutée globale ne peut être financée que par des apports de solidarité nationale en provenance du reste de la France. Une Corse indépendante, qui devrait les financer entièrement par elle-même, aurait beaucoup de difficultés à maintenir ce volume des services publics et administrés. Elle serait contrainte de réduire le volume des services publics, de santé et d’enseignement offerts, ce qui n’est certainement pas ce que la population locale souhaite" souligne Eric Dor.

Conséquence, "il serait difficile pour une Corse indépendante de maintenir les niveaux de pensions de retraites et d’allocations sociales dont elle bénéficie maintenant dans le cadre de la France, si elle avait à les financer elle-même. Il en irait de même pour le salaire minimum, difficile à maintenir. Tous ces revenus auraient certainement à être ajustés à la baisse au départ, pour être proches de ce qui est observé pour des pays de PIB par habitant similaires".

Le salaire minimum brut mensuel, qui est de 1603,12 euros en France et donc en Corse maintenant, se limite par exemple à 792,26 euros à Malte ou 822,5 euros au Portugal, rappelle Eric Dor. Ce sont des pays qui ont un PIB par habitant similaire à celui de la Corse. Ce sont donc les salaires minimums qu'on pourrait observer dans l'île indépendante.

Un commerce extérieur en berne, une dette publique qui flambe

Selon l'étude, la Corse présente un déficit annuel de sa balance commerciale de biens et services de l’ordre de 1,5 à 2 milliards d’euros avec les autres pays du monde et le reste de la France.

"Si la Corse accédait à l'indépendance, il serait extrêmement difficile de pouvoir financer un tel déficit extérieur. Pour réduire ce déficit extérieur la Corse serait obligée, au départ, de réduire la demande agrégée et donc son produit intérieur brut" estime l'étude.

Ce déficit commercial pourrait par ailleurs augmenter puisque commercer sous les règles de l’OMC serait moins avantageux pour la Corse que commercer sous le régime de l’Union Européenne.

Seule solution: de très gros investissements directs étrangers en Corse. "Il est très incertain que cela puisse être le cas. Cela aurait aussi pour conséquence de subordonner une part croissante du secteur des entreprises corses à des intérêts étrangers, ce qui contredirait les aspirations de la population locale", peut-on lire.

Du côté de la dette, une Corse indépendante commencerait avec une dette publique comprise entre 115% et 155% du PIB. "Ce serait en réalité bien supérieur puisque ce PIB diminuerait au départ. Il est difficile de comprendre comment la Corse pourrait assurer le service d'une telle dette publique, qui resterait en euros. A moins bien sûr que la France accepte de garder toute cette dette publique en euros".

Sans monnaie, une hausse rapide des prix

Indépendante, la Corse se retrouverait en dehors de l'Union Européenne, et donc aussi de l'euro. Difficile alors de battre monnaie ce qui implique la création d'une banque centrale et de posséder un système bancaire et financier significatif, ce qui n'est pas le cas.

"Cette nouvelle monnaie se déprécierait très fort par rapport à l’euro, au dollar et aux autres monnaies 'fortes', ce qui provoquerait une forte hausse des prix en Corse, où la plupart des biens de consommation sont importés, avec un effondrement du pouvoir d'achat", prévient Eric Dor.

La solution serait d'adopter le modèle du Monténégro. "C’est-à-dire d’utiliser quand même l’euro sans pouvoir participer à son émission. Cela consiste à conférer un cours légal à l’euro, et donc à l’utiliser officiellement, sans être membre de l’union monétaire". Mais "il faudrait absolument qu’il y ait assez d’euros qui rentrent spontanément dans le pays pour que cela fonctionne" estime l'étude.

Olivier Chicheportiche Journaliste BFM Business