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Coronavirus: une crise alimentaire couve sous la crise sanitaire

Les plus grands producteurs mondiaux de matières premières agricoles, comme l'Inde, compte réduire leurs exportations cette année.

Les plus grands producteurs mondiaux de matières premières agricoles, comme l'Inde, compte réduire leurs exportations cette année. - FAROOQ NAEEM / AFP

La FAO et le FMI alertent sur le risque que l’épidémie de coronavirus provoque le retour des famines dans le monde. En cause: le confinement et les restrictions d’exportation des grands producteurs, qui font exploser les cours du blé et du riz.

La France se met au chevet de l’Afrique ces jours-ci. Elle débloque des fonds et en supprime la dette pour l’aider à traverser l’épidémie de coronavirus. Si notre pays est aussi inquiet, c’est que sur le continent africain, la crise sanitaire pourrait se transformer très vite en famine. La FAO et le FMI alertent ainsi depuis des semaines sur “une crise alimentaire imminente” qui pourrait toucher “les pays les plus vulnérables”

Si elle advenait, les répercussions seraient immédiates pour l’Hexagone. “D’ici le milieu ou la fin de l’année, on pourrait revoir débarquer en France des flux migratoires d’Africains qui crèvent de faim”, se désole Thierry Pouch, responsable des études économiques des chambres d’agriculture françaises. Avec à terme “des risques d’explosion sociale”, prédit le spécialiste. 

Des stocks solides, mais qui ne s'échangent pas

Pourtant il n’y a en théorie aucun problème de stock de denrées agricoles de base. “Si on s’en tient aux chiffres du Conseil national du grain, les stocks mondiaux de blé se situent à 2,8 milliards de tonnes sur la planète. Et cette année 2020 sans hiver laisse espérer une excellente récolte, avec une première estimation à 769 millions de tonnes, soit 6 tonnes de plus qu’en 2019 qui était déjà une bonne année”, souligne Claude Georgelet, dirigeant d’Agritechtrade. 

Là où ça coince, c’est pour acheminer ces stocks “là où l’on en a besoin”, souligne Qu Dongyu, directeur général de l’Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture, la FAO. Notamment parce que les restrictions de mouvement adoptés par de nombreux pays pour se protéger du covid 19 compliquent déjà la donne. 

“La fermeture de frontières et le confinement, ainsi que le comportement d’aversion des travailleurs, peuvent empêcher des agriculteurs de cultiver les terres et des transformateurs des produits alimentaires de s’occuper de la transformation”, détaille ainsi le dirigeant de la FAO. 
Le cours du blé depuis le 1er janvier 2020 (Agritectrade)
Le cours du blé depuis le 1er janvier 2020 (Agritectrade) © Le cours du blé depuis le 1er janvier 2020 (Agritectrade)

La frilosité des grands exportateurs

En outre, la crise sanitaire désorganise toute la partie logistique. “Il y a moins de transports à disposition, moins de personnel à cause de la pandémie, et des mises en quarantaine sur des zones portuaires. Des navires cargos de grain doivent observer une quinzaine de jours de latence avant de charger, notamment en Argentine”, relate Claude Georgelet d’Agritechtrade. 

Autre menace qui pèse sur l’approvisionnement des pays importateurs de denrées agricoles: la frilosité des grands exportateurs et des acheteurs internationaux de grains.

“Comme les individuels qui font des stocks au supermarché, ces géants font eux aussi des réserves de peur d’une fermeture des frontières”, relève Claude Georgelet d’AgritechTrade. Ainsi la Chine, qui produit et garde déjà la moitié de tout le riz de la planète, “vient d’importer un million de tonnes de blé à la France, ce qui est totalement inhabituel”, indique le spécialiste des cours des matières premières agricoles. 

En parallèle, en pleine incertitude, tous les grands producteurs agricoles prévoient de garder au moins une partie de leur stock pour leur consommation intérieure cette année. Ainsi la Thaïlande, le Cambodge, le Vietnam et l’Indonésie ont annoncé une réduction de leurs exportations de riz, la Russie de ses céréales, l’Ukraine de tournesol et d’huile, et le Kazakhstan de blé. “Même des pays importateurs nets comme l’Algérie restreignent leurs faibles exportations”, s’inquiète Thierry Pouch des chambres d’agricultures françaises.

Le cours du riz depuis le 1er janvier 2020 (Agritectrade)
Le cours du riz depuis le 1er janvier 2020 (Agritectrade) © Le cours du riz depuis le 1er janvier 2020 (Agritectrade)

L'Afrique et le Moyen-Orient en difficulté

Cette attitude, qui tend déjà le cours du riz et du blé, est exactement celle qu’avaient déjà adopté les gros exportateurs pendant la crise de 2008. Or “ces mesures se sont avérées extrêmement préjudiciables, en particulier aux pays à faible revenu et à déficit vivrier”, se rappelle la FAO.

A ses yeux, les pays qui risquent le plus d’en souffrir sont la cinquantaine “qui dépendent d’une aide alimentaire extérieure ou ceux où vivent des personnes en situation de famine aiguë”. Comme dans la corne de l’Afrique, déjà affectée par les criquets, ou au Yemen, en guerre depuis des années et soumis à un embargo, ou encore ceux du Sahel. 

Le cours du pétrole depuis le 1er janvier 2020 (Agritectrade)
Le cours du pétrole depuis le 1er janvier 2020 (Agritectrade) © Le cours du pétrole depuis le 1er janvier 2020 (Agritectrade)

Autres contrées qui devraient connaître très vite des problèmes d’importation de nourriture: ceux dont l’économie est basée sur le pétrole. “Des pays comme l’Algérie, qui avait tablé pour son budget annuel sur un baril à 70 dollars, se retrouve à le vendre entre 20 et 25 dollars, alors que dans le même temps, la tonne de blé et de riz se renchérit”, déplore Thierry Pouch. 

La France a un rôle à jouer

L’Algérie qui justement, vient de lancer un appel d’offre spontané pour importer du blé en mars, “à un prix d’achat de 215 dollars la tonne, soit bien au-dessus du cours actuel qui était entre 180 et 190 dollars la tonne. Je n’avais jamais vu ça en presque 30 ans de métier”, s’émeut Claude Georgelet. 

Pour la FAO, il est encore temps de préserver ces pays du pire à condition d’apporter “une solution mondiale” à un “problème mondial”. Pour nos analystes, la France a aussi un rôle majeur à jouer. “Nous sommes un des premiers producteurs de blé du monde, et nous pouvons exporter la moitié de notre production. Nous allons être à nouveau sollicité par les pays du Maghreb qui préféraient jusque-là acheter leur blé moins cher à la Russie, pointe Thierry Pouch. Le problème, c’est qu’on ne pourra pas satisfaire tout le monde”.

Nina Godart