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Le torchon brûle chez Fnac Darty

Le distributeur refuse que son nouvel actionnaire SFAM entre à son conseil d’administration. Son fondateur, Sadri Fegaier, cherche à nouer de nouvelles relations commerciales. Mais il s’est mis à dos tout l’état-major du groupe.

C’est une arrivée ratée chez Fnac-Darty. Son nouvel actionnaire à 11,35%, le courtier en assurance SFAM, est déjà brouillé avec sa direction. En février dernier, il a fait irruption chez Fnac-Darty en rachetant la participation du fonds britannique Knight Vinke à un prix 20% supérieur au cours de Bourse ! "Eric Knight a fixé un prix élevé car il n’était pas vendeur, explique une source. Il ne pensait pas que SFAM oserait racheter aussi cher". Ce coup de poker est signé Sadri Fegaier, le fondateur de ce courtier spécialisé dans l’assurance pour les smartphones et ordinateurs contre la perte et le vol.

Parti de rien, il a créé son groupe en 1999 à Romans-sur-Isère. Présent localement, il a accéléré au niveau national depuis qu’il a noué, en 2015, un partenariat avec…la Fnac. Son chiffre d’affaire a été multiplié par cinq en deux ans. Il va encore doubler à 500 millions d’euros, cette année. Car en 2017, les deux entreprises ont scellé leur relation commerciale par un contrat.

En devenant actionnaire de Fnac Darty, Sadri Fegaier espère décrocher des contrats avec ses grands partenaires. Au premier rang desquels l’allemand Ceconomy (ex-Metro) qui détient 24% du capital. Et Carrefour avec qui le distributeur va rapprocher sa centrale d’achats et dont le PDG, Alexandre Bompard, a dirigé Fnac Darty pendant six ans.

Conflits d’intérêts

Il a déjà entrepris des offensives auprès du management. D’abord, il n’avait pas pris soin de prévenir le patron de Fnac Darty, Enrique Martinez, de son entrée au capital en février dernier. Au-delà des formes, Sadri Fegaier lui a demandé, il y a quelques semaines, de lui apporter plus de volumes d’affaires. Ce que le directeur général de Fnac Darty a refusé, expliquant qu’il souhaitait conserver un équilibre entre ses deux fournisseurs d’assurances, SFAM et Assurant.

Rebelote quand le nouvel actionnaire a proposé d’élargir ses services au-delà de l’assurance. Il a réclamé de reprendre à son compte la gestion des cartes de fidélité Fnac opérée par le distributeur lui-même… Même si la démarche commerciale est légitime, sa double casquette d’actionnaire et de fournisseur fait grincer des dents. Lors d’un rendez-vous avec le président, Jacques Veyrat, il aurait même "montré les muscles" en assurant avoir les moyens de racheter la Fnac dans deux ans.

"Il est arrogant, voire agressif, considérant qu’en tant qu’actionnaire, il a tous les droits, s’agace un proche de la Fnac. Et en plus il cherche à nous piquer du business". Un rapport de force qui complique les relations avec la Fnac. Les administrateurs du groupe apprécient peu cette approche brutale. Jacques Veyrat, Antoine Gosset-Grainville (ex-CDC), Arthur Sadoun (Publicis, Patricia Barbizet (famille Pinault) ou Nonce Paolini (ex-TF1) sont davantage habitués aux codes de l’establishment parisien. "Les relations sont bonnes avec la direction, bluffe Sadri Fegaier. Je n’ai pas le sentiment de l’avoir braquée".

Pourtant, la tension s’est accrue début mai. Par lettre d’avocat, Sadri Fegaier a réclamé deux sièges au conseil d’administration de Fnac Darty, deux semaines seulement avant son assemblée générale. Un passage en force qui a déplu et braqué les dirigeants du groupe qui ont refusé sa demande. Sa position de "deuxième actionnaire et de partenaire commercial nécessité un examen approfondi, notamment sur d’éventuels conflits d’intérêt" estime le groupe.

"Un actionnaire qui veut imposer sa relation commerciale, c’est dangereux" précise un proche. Même les allemands de Ceconomy, qui ont 24% du groupe, sont représentés par trois administrateurs indépendants. Finalement, SFAM a retiré sa demande la veille de l’assemblée générale et Sadri Fegaier ne s’y est pas rendu, prétextant un concours d’équitation… "Il n’y aura pas de conflits d’intérêts et on ne va pas imposer de contrats", lâche-t-il feignant de ne pas comprendre le problème. Et avant de relancer qu’il "veut vendre plus de services à la Fnac et à ses partenaires".

Rompre son contrat

"En tant que deuxième actionnaire, il est légitime de disposer de deux sièges d’administrateurs. Le conseil souhaite un délai pour étudier notre demande. Nos démarches respectives sont parfaitement consensuelles." tempère Nicole Guedj, l’avocate de l’entrepreneur qu’il souhaitait aussi faire entrer au conseil. Elle peine toutefois à masquer son agacement quant à la polémique soulevée. Sadri Fegaier espère prendre la place des deux administrateurs de Vivendi qui doivent quitter leurs sièges cet été. "Mettre du sang neuf ne fera pas de mal au groupe, ose-t-il sans détour. La concurrence et Amazon vont vite, il ne faut pas s’endormir et rester sur ses acquis". Avec ce genre de sortie, le patron de SFAM s’est mis à dos tout l’état-major du groupe.

Selon nos informations, la direction de Fnac Darty pourrait demander aux administrateurs de Vivendi de rester un an de plus, pour empêcher SFAM d’intégrer la gouvernance du groupe. "Tant qu’il aura ce comportement, Sadri Fegaier ne sera pas le bienvenu et n’aura pas accès à nos partenaires" tranche un dirigeant de Fnac Darty qui n’hésite pas à brandir la menace ultime.

Le contrat entre Fnac Darty et SFAM doit être reconduit en 2019. Si les relations entre les deux entreprises ne se calment pas, "on y mettra fin" ajoute-t-il. Selon nos informations, Fnac Darty pèse près de la moitié des marges du courtier. Le rapport de force est donc clairement en sa faveur. Sans le distributeur, SFAM s’écroule.

Matthieu Pechberty