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L'épidémie de coronavirus met-elle en péril l'approvisionnement en paracétamol de la France?

La production du paracétamol, principe actif du célèbre antidouleur, se fait essentiellement en Chine. Si l'épidémie perdure, c'est toute l'industrie du médicament qui pourrait être affectée par des problèmes d'approvisionnement. Explications.

Si l'épidémie du coronavirus a ralenti la production mondiale automobile, avec les fermetures de nombreuses usines de pièces détachées en Chine, elle pourrait également plomber la production de médicaments, le pays étant aujourd'hui la plus grande pharmacie de la planète.

En effet, les Chinois sont devenus en quelques années les premiers producteurs au monde des différents principes actifs intégrés dans les médicaments produits en Europe ou ailleurs. Comme pour les produits high tech, la Chine s'est imposée en proposant aux grands laboratoires des coûts de production plus bas.

Mais en temps de crise, cette situation pose clairement la question de la dépendance à cette production made in China. L'épidémie de "Covid-19, en Chine, pourrait faire peser une grave menace sur la santé publique en France et en Europe, dans la mesure où 80% des principes actifs pharmaceutiques utilisés en Europe sont fabriqués hors de l'espace économique européen, dont une grande partie en Asie", a prévenu l'Académie française de pharmacie.

Certains grands groupes pharmaceutiques commencent d'ailleurs à s'inquiéter des perturbations dues à l'épidémie. Interrogé par le Financial Times, Umang Vohra, directeur général de Cipla, l'un des plus grands fabricants de médicaments en Inde, relève ainsi que la matière première commencera à manquer d'ici fin février, sauf à ce que la production reprenne en Chine.

60% du paracétamol fabriqué en Chine

Et d'ajouter qu'il pourrait y avoir d'importantes ruptures d'approvisionnement sur toute la chaîne si les fermetures d'usines se prolongeaient au-delà de février.

Il faut dire que l'Inde, le plus grand exportateur mondial de médicaments génériques, a recours à des principes actifs made in China pour 70% de sa production.

En France, c'est la disponibilité de l'antidouleur star, le Doliprane qui inquiète. Là encore, son principe actif, la poudre de paracétamol, est majoritairement produite en Chine (60% selon les estimations). Son intégration dans des comprimés ou des gélules est ensuite assurée par les usines françaises de Sanofi, notamment à Lisieux (Calvados). Peut-on craindre une pénurie du médicament le plus vendu dans l'Hexagone? Sachant qu'on ne fabrique plus de paracétamol en France et en Europe depuis 2008.

Interrogé par nos soins, un porte-parole de Sanofi se veut rassurant: "En ce qui concerne nos fournisseurs, nous suivons de près la situation pour nous assurer que nous n'avons pas de discontinuité dans l'approvisionnement. En général, nous avons plusieurs fournisseurs pour nos matières premières clés afin de limiter le risque de rupture d'approvisionnement, et la situation en Chine n'est pas différente. Pour Doliprane, nos fournisseurs sont en Asie, en Europe et aux Etats-Unis".

Une industrie "préparée"

De son côté, l'Agence nationale de sécurité du médicament (ANSM) explique ne pas encore avoir en sa possession l'évaluation d'un éventuel ralentissement de la production de paracétamol en Chine, évaluation qui prendrait "quinze jours" car il faut d'abord recenser tous les sites de production. "On a lancé la consultation", précise l'organisme, sans donner plus de détails.

La Direction générale de la santé (DGS) précise : "les résultats de ces interrogations devraient être disponibles dans les prochains jours. A ce jour, l'ANSM n'a pas été destinataire de déclaration de tension. L'ANSM en lien avec le Ministère de la santé, suit étroitement la situation".

Ce discours rassurant tient aussi au fait que les fabricants de médicaments européens ont stocké des médicaments, en prévision d'un éventuel Brexit sans accord le 31 octobre 2019 - précaution qui tombe à pic.

Pas vraiment de plan B

Mais que se passera-t-il si la production dans les usines chinoises tarde à reprendre? Les laboratoires ne peuvent en effet pas transférer rapidement la production de principes actifs vers d'autres usines. Chaque nouveau fabricant doit être approuvé par les organismes de réglementation des pays importateurs. Et cela prend des mois.

Sans vrai plan B, cette crise en Chine pourrait à court terme forcer l'industrie pharmaceutique à revoir complètement sa chaîne d'approvisionnement, d'autant plus si l'épidémie se prolonge en ventilant la production en Inde ou au Brésil par exemple. L'heure d'envisager des relocalisations? 

"Il faut relocaliser la production des matières premières pharmaceutiques", plaide donc l'Académie de pharmacie, selon laquelle la "maîtrise de la fabrication des matières premières à usage pharmaceutique est devenue un enjeu stratégique national et européen".

Olivier Chicheportiche