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Faute de main d'œuvre, les supérettes japonaises ouvertes 24h/24 doivent revoir leur modèle

Tout est parti d'une petite boutique de l'ouest du pays, à Higashi-Osaka, et d'un franchisé rebelle qui a décidé de braver l'interdiction de son enseigne, Seven Eleven.

Tout est parti d'une petite boutique de l'ouest du pays, à Higashi-Osaka, et d'un franchisé rebelle qui a décidé de braver l'interdiction de son enseigne, Seven Eleven. - Toshifumi Kitamura - AFP

Le Japon compte près de 56.000 "kombinis", ces petits magasins qui permettent à tout heure d'acheter des produits du quotidien ou de réceptionner un colis. Face au manque de candidats pour occuper les postes de nuit, certaines boutiques ont commencé à tester des horaires raccourcis.

Jour et nuit, et week-end et jour férié, les "konbini", supérettes qu'on trouve à chaque coin de rue au Japon, ne ferment jamais, mais ce système symptomatique du mode de vie nippon est remis en cause, faute de main-d'oeuvre. Tout est parti d'une petite boutique de l'ouest du pays, à Higashi-Osaka, et d'un franchisé rebelle qui a décidé de braver l'interdiction de son enseigne, Seven Eleven.

"Je me suis toujours posé des questions sur le système 24H/24 (appliqué dans l'ultra-majorité des boutiques). Puis ma femme est décédée", raconte à l'AFP Mitoshi Matsumoto. "J'ai alors décidé de fermer parce que je n'avais pas le choix". Début février, le gérant de 57 ans a commencé à baisser le rideau entre 01:00 et 06:00 du matin.

Un scandale qui a mené au remplacement du patron

L'histoire aurait pu s'arrêter là sans la réaction inflexible de Seven Eleven, la première des chaînes japonaises et celle qui a ouvert le premier "konbini" du Japon en 1974. "Le siège pense que nous devrions travailler 24h/24 quitte à mourir de surmenage", s'indigne Mitoshi Matsumoto qui a porté son cas sur la place publique quand il s'est vu menacer d'une pénalité pour violation des clauses contractuelles de 17 millions de yens, soit 135.000 euros.

Les témoignages de sympathie ont afflué, et le scandale a précipité le remplacement du patron de la compagnie. Le gouvernement s'est aussi immiscé dans le débat, appelant Seven Eleven et ses rivaux, FamilyMart, Lawson et Ministop, à répondre à la grogne de leurs franchisés.

"Je ne m'attendais pas à que cela fasse les titres à ce point", commente le commerçant, qui s'est rendu compte que de nombreux autres franchisés partageaient sa détresse.

L'équivalent de 87 milliards d'euros de chiffre d'affaires

Selon une enquête menée par le Meti (Ministère de l'économie, du commerce extérieur et de l'industrie), 61% disent souffrir de la pénurie de main-d'oeuvre (contre seulement 22% en 2014), avec des difficultés pour recruter des employés acceptant de travailler la nuit pour à peine plus de 1.000 yens de l'heure (8 euros). Aux caisses, officient désormais le plus souvent des étrangers, souvent venus d'Asie du sud-est sous visa étudiant.

"La raison pour laquelle l'enseigne veut que nous restions ouverts 24H/24, c'est parce qu'elle en tire des profits", estime Mitoshi Matsumoto. Les chaînes reçoivent un pourcentage des ventes réalisées et ont donc intérêt à ouvrir le maximum de magasins, le plus longtemps possible: les konbini (contraction japonisée de "convenience store") sont près de 56.000 dans tout le Japon. Et, à elles seules, elles ont généré 11.000 milliards de yens de recettes (87 milliards d'euros) en 2018.

Une concurrence de plus en plus forte

Dans ces petites surfaces devenues des pièces majeures de l'infrastructure sociale, offrant un support logistique bienvenu en cas de désastre naturel et une présence rassurante pour les passants même la nuit, les rayons proposent tout le nécessaire du quotidien. Il y a bento (plateau-repas) et boissons, savon, chemises, stylos, papier toilette, sans oublier pléthore de services (photocopies, paiement des factures, places de spectacle, livraison de colis...), et l'offre s'enrichit en permanence.

"Du fait de cette diversification, le travail devient plus compliqué, mais les candidats ne se pressent pas au portillon pour les postes de nuit, donc les frustrations des propriétaires se font plus vives", commente Tomomi Nagai, de l'institut de recherche Toray. D'autant que, face à des magasins qui poussent comme des champignons, parfois quatre à un même carrefour, les ventes de ces petits patrons ont tendance à stagner.

Bientôt des boutiques sans surveillance humaine

"Si le manque de bras est déjà évident dans les hôpitaux et les soins aux personnes, c'est la première fois que le sujet devient un problème social majeur", souligne cette spécialiste du secteur. Pour calmer les esprits, Seven Eleven a décidé de ralentir le rythme d'ouverture de nouvelles supérettes pour mieux se concentrer sur les existantes, en les équipant par exemple de caisses en libre-service. Le groupe a aussi promis plus de souplesse dans l'application de la règle 24h/24, mais le principe sera maintenu, condition sine qua non à "l'efficacité de la chaîne logistique", selon les experts.

Si on en croit les sondages, les clients ne sont pas attachés mordicus au système actuel. "Si certains doivent fermer, qu'ils le fassent. Je me débrouillerai autrement", confirme Mai Tsumuraya, une jeune femme croisée peu après 1 heure du matin dans un konbini de Tokyo, à la sortie du travail.

Déjà, des magasins ont commencé à tester des horaires raccourcis. FamilyMart, via un partenariat avec le géant électronique Panasonic, parie par ailleurs sur la technologie pour alléger la tâche des franchisés: système de reconnaissance faciale, caméras, capteurs etc. Lawson prévoit déjà de laisser deux boutiques sans surveillance humaine, à certaines heures de la nuit, se fiant à la réputation d'honnêteté des Japonais.

C.C. avec AFP