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Casino prépare la guerre contre ses banques

Jean-Charles Naouri, PDG de Casino

Jean-Charles Naouri, PDG de Casino - ERIC PIERMONT / AFP

Le groupe vient d’annoncer la réorganisation de ses activités en Amérique latine. Un prélude à l’inévitable démantèlement de Casino dont les sociétés-mères ont été placées en procédure de sauvegarde il y a un mois.

« Cette fois, personne ne fera de cadeau à Naouri. C’est la fin de l’histoire ». Cette saillie bien sentie d’un banquier de Casino en dit long sur l’ambiance qui règne entre son PDG et propriétaire, Jean-Charles Naouri, et ses créanciers. Fin mai, il a placé en procédure de sauvegarde les quatre sociétés-mères de Casino qu’il contrôle d’une main de maître depuis trente ans. La première d’entre elles, Rallye, menaçait de faire faillite alors qu’elle croule sous 2,9 milliards d’euros de dettes. Tout l’édifice risquait de s’écrouler comme un château de cartes.

Un empire constitué avec seulement quelques dizaines de millions d’euros et plusieurs milliards d’euros d’emprunts. À coup de grandes acquisitions comme Casino puis Franprix, Monoprix ou le brésilien Pao de Açucar. Aujourd’hui, le groupe ploie sous 6 milliards d’euros de dettes éparpillées dans toutes les sociétés de sa galaxie. Jean-Charles Naouri n’a plus le choix. La procédure de sauvegarde, qu’il a choisie, va l’obliger à rembourser ses banques. Il ne pourra pas s’exonérer d’efforts colossaux : perte de contrôle de son groupe, vente à la découpe voire liquidation de ses sociétés. Le propriétaire de Casino est au pied du mur.

Recherche d'un "chevalier blanc"

Il rêve pourtant de conserver son empire intègre. Selon nos informations, ses plus proches conseillers cherchent un « chevalier blanc » pour racheter une partie de la dette de Rallye et sauver Jean-Charles Naouri. Des industriels et des familles « amies » ont été approchées. Mais cette option parait impossible à réaliser. Elle obligerait les banques à vendre leurs créances à perte alors qu’elles savent que Casino a les moyens de les rembourser.

Une fuite en avant ? « Jean-Charles Naouri est encore sonné. La sauvegarde de son empire est un échec incroyable » assure un de ses amis. Pilonné par les fonds spéculatifs, acculé par ses banques, il n’a pas eu d’autres choix que de se rendre. Une décision très « violente et dure à prendre » ajoute ce proche, pour ce surdoué de la finance qu’est Jean-Charles Naouri, « double-major » de l’Ena et de Normale Sup'. Cela fait quatre ans qu’il résiste aux assauts répétés des fonds activistes qui ont repéré la fragilité de l’empire Casino. Très endetté, écrasé par une cascade de sociétés-mères elles-mêmes surendettées, une comptabilité floue et un patron autocrate, sans aucun contre-pouvoir.

Naouri a sous-estimé les hedge funds

Mais cette fois, il a perdu. « Jean-Charles a sous-estimé les activistes, reconnait un de ses proches. Il ne pensait pas qu’ils taperaient aussi fort ». Déjà l’été dernier, le navire avait sérieusement tangué. Les « hedge funds » avait parié sur la chute des actions de Casino et de société-mère Rallye alors que se profilait une échéance de refinancement de dette. Pour stopper la spéculation et éviter une panique boursière, Jean-Charles Naouri avait réussi à décrocher un prêt de 500 millions d’euros auprès des cinq grandes banques françaises. Un à un, il a appelé les patrons du Crédit Agricole, du Crédit Mutuel, de Natixis, de BNP Paribas et d’HSBC. Il les connait tous. « C’est lui qui a tout négocié en deux jours » raconte un de ses lieutenants. Il parvient surtout à décrocher l’absence de garantie pour convaincre les marchés du soutien absolu des banques. Un « sauvetage » inespéré qui illustre qu’il y a un an, le PDG de Casino était encore soutenu par ses banques.

Ce qui a bien changé. Il y a un mois, tout a basculé lorsqu’il a placé son empire sous procédure de sauvegarde. Même si Casino n’est juridiquement pas concerné par cette mesure, les conséquences sur le groupe sont inévitables. Depuis plusieurs semaines les relations étaient tendues entre Jean-Charles Naouri et ses banques. Depuis ce « crédit magique » de septembre 2018, « il n’avait réalisé aucune vente d’actif de taille afin de se désendetter fortement, explique un cadre de BNP Paribas. Du coup le ton est monté ». Le PDG reste rigide et tente de tenir bon. Il sait que certaines banques lui réclament la vente de gros actifs comme sa filiale brésilienne, CDiscount ou Monoprix. Des banques proches de son grand rival Carrefour qui lorgnent ces trois sociétés. Le patron de Casino se méfie d’ailleurs de BNP Paribas dont le patron Jean-Laurent Bonnafé, siège au conseil d’administration de… Carrefour ! Réputé paranoïaque, Jean-Charles Naouri est servi.

31 millions de dividendes qui ne passent pas

Mi-avril, les premiers signaux ont semé la panique au sein du groupe. « Des grands investisseurs ont voulu vendre leurs créances pour se débarrasser de Casino » explique le dirigeant de l’un d’entre eux. Dans la ligne de mire : des banques étrangères comme Santander qui n'a en réalité rien fait. L’assureur français Axa a aussi « largué » ses positions courant avril alors que ses dirigeants avaient assuré le PDG de Casino de leur soutien, quelques mois plus tôt. Pour Jean-Charles Naouri, pas de doute, des banques le lâchent et cherchent à vendre à des fonds spéculatifs qui vont accroître la pression sur son groupe. Le cours de bourse de Rallye a continué à chuter, à un niveau qui l’empêchait de tirer sur ses lignes de crédit et le plaçait en situation de faillite.

En 48 heures, le patron se décide à placer Rallye, la maison-mère de Casino, sous protection de la justice, ainsi que les trois holdings que le PDG de Casino contrôle. Le mardi 21 mai au soir, il dépose sa demande auprès du Tribunal de commerce de Paris qui lui répond favorablement deux jours plus tard. Ce statut lui permet pendant un an de ne plus avoir à payer ses dettes et à souffler encore un peu. Entre temps, le mercredi 22 mai, Rallye parvient à verser, comme c’était prévu depuis deux mois, 52 millions d’euros de dividendes dont 31 millions pour la société personnelle de… Jean-Charles Naouri. Un sens aigu du timing qui n’a pas plu à ses créanciers. « Les banques étaient furieuses qu’il se soit placé en sauvegarde juste à temps pour s’octroyer un gros dividende » explique le dirigeant d’une banque de Casino.

Les banques réclament des cessions

La goutte d’eau qui a peut-être fait déborder le vase. Les banques de Casino veulent désormais récupérer leurs fonds même si elles savent qu’une procédure de sauvegarde va les obliger à effacer une partie de leurs créances. « On n’abandonnera pas nos prêts sans contrepartie », assure un cadre de Natixis (BPCE). La banque est pourtant considérée comme « amie » du PDG de Casino qui en a été administrateur jusqu’en 2011. Les relations avec le patron du groupe BPCE, Laurent Mignon, sont d’ailleurs qualifiée de « bonnes » au siège de Casino. Pourtant, la direction du géant de la distribution entame ses négociations sans bouger sa position d’un iota. « Casino ne fait pas partie de la procédure de sauvegarde donc rien n’est à vendre chez Casino, assène un proche de Jean-Charles Naouri. Les banques peuvent effacer une partie de leurs dettes et l’étaler sur dix ans ».

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Une position qui passe déjà mal auprès de certains créanciers qui réclament un démantèlement de Casino pour être remboursés. « Naouri est un très bon joueur d’échecs avec toujours trois coups d’avance, explique un banquier. Mais si aucune décision n’est prise d’ici la fin de l’année, la situation va devenir intenable ». En face, le premier créancier, le Crédit Agricole ainsi que Crédit Mutuel-CIC et BPCE serrent les rangs pour défendre Casino. « L’objectif est de conserver l’intégrité du groupe car si on touche aux muscles du groupe, nous y perdrons aussi » explique un dirigeant du Crédit Agricole.

L'Amérique latine bientôt en vente

Le patron de 70 ans est malin. En déclenchant la procédure de sauvegarde, il va obliger toutes ses banques à se mettre d’accord alors que leurs intérêts divergent. Il espère que les plus importantes, Crédit Agricole, Crédit Mutuel et BPCE, le protégeront. Il fourmille d’idées pour éviter d’être « rincé » par ses créanciers : vendre les filiales en Uruguay et en Argentine, fusionner le Brésil et la Colombie, il envisage aussi de ne pas toucher de dividendes pendant plusieurs années pour rembourser ses dettes. Il semble prêt à tout pour ne pas être débarqué manu militari. « Il espère garder des parts pour conserver une minorité de blocage en assemblée générale », ose un de ses proches. Mais malgré les réseaux solides qu’il a noués pendant trente ans dans le capitalisme français, l’heure de rendre des comptes semble venue pour Jean-Charles Naouri.

Ses créanciers les plus fidèles sont prêts à un compromis. Mais pas à n’importe quel prix. « On veut sauver Casino mais on n’est pas là pour préserver le patrimoine de Naouri » conclut ce cadre du Crédit Agricole. Tous semblent favorables à la vente de ses activités au Brésil, en Argentine, en Colombie et en Uruguay. Un empire dans l’empire qui pourrait rapporter environ 2,5 milliards d’euros après avoir simplifier ses structures. Une décision que Casino vient de prendre jeudi, en prélude à l’inévitable cession de la branche en Amérique latine. Des banques ont déjà reçu des marques d’intérêts de concurrents locaux, comme l’ex-filiale de Walmart au Brésil, détenue par le fonds d’investissement Advent. Grâce à cette cession, Casino pourrait permettre à sa maison-mère Rallye de rembourser quasiment la moitié de sa dette, ce qui pourrait être suffisant en rééchelonnant le solde sur dix ans. Un moindre mal.