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“Auchan, Lidl, U ont misé sur l’agriculture française pendant le confinement, il faut qu’ils continuent”

Sébastien Windsor a été élu président des Chambres d'agriculture françaises en janvier 2020.

Sébastien Windsor a été élu président des Chambres d'agriculture françaises en janvier 2020. - Chambre d'Agriculture

Pour le président des chambres d’agriculture françaises, Sébastien Windsor, la crise doit être l'occasion de relever les défis de la souveraineté alimentaire et d'une production agricole française accessible à tous.

Le monde agricole fourmille d’idées pour dessiner le monde d’après. Les organisations agricoles comme la FNSEA et les chambres d’Agriculture ont publié cette semaine des propositions pour garantir à la France la souveraineté alimentaire, ou permettre aux agriculteurs français de mettre sur le marché des produits accessibles à toutes les bourses. Entretien avec Sébastien Windsor, élu président des Chambres d’agriculture françaises en janvier dernier, et par ailleurs producteurs de céréales, lin et luzerne en Seine-Maritime. 

BFM ECO: En quoi la crise sanitaire change les perspectives des agriculteurs français? 

Depuis le début de l’épidémie, la relation des Français à l’agriculture et à leur alimentation a changé. Avec les ruptures de stocks dans les magasins, les prix de certains produits qui augmentent, la population a pris conscience que notre pays a perdu sa souveraineté alimentaire et que c’est un problème. L’idée n’est pas non plus de viser l’autosuffisance, on continuera à importer des bananes et des ananas. Mais aujourd’hui, dans ce que les Français consomment chez eux ou à l’extérieur, il n’y a que 13% de légumes produits en France, et 46% de fruits, en comptant ceux qui poussent Outremer.

Vos relations avec la grande distribution ont aussi un peu changé ces dernières semaines?

Ce ne sont toujours pas des anges, mais les lignes ont bougé. Sur certains produits, lorsque les distributeurs étaient en rupture de stock, ils ont su assouplir leurs politiques d’achat. Pour permettre, par exemple, à un directeur de supermarché de décider de son propre chef de référencer un produit local, sans passer par une centrale d’achat. Au début du confinement, le patron d’Auchan m’a appelé directement pour me demander comment on pouvait travailler ensemble. Il m’a ensuite envoyé une liste de contact des directeurs de tous ses magasins, pour les mettre en lien avec des producteurs locaux. En 48 heures, ils ont référencé des nouveaux producteurs et mis leurs produits en rayon. Cela a très bien fonctionné avec Auchan donc, et aussi les magasins U, Intermarché, et Lidl, qui jouait déjà le jeu avant et qui a continué. Ils y ont aussi trouvé un intérêt en terme d’image. Et il faut que ça continue, peut-être en l’imposant, je ne sais pas. 

Quelles autres mesures concrètes attendez-vous?

Nous souhaitons parler de l’étiquetage des produits. Ce n’est pas un sujet nouveau, et nous avons conscience que les décisions se prennent davantage au niveau européen que français. Mais nous plaidons plus que jamais pour que le consommateur soit informé de l’origine des matières premières des produits qu’il consomme. Aujourd’hui, cet étiquetage existe pour la viande, les fruits et légumes, mais pas pour les produits transformés. Or vous pouvez être sûr que le sauté de veau en conserve ou n’importe quel produit à base de poulet est préparé avec de la viande d’importation. Et s’ils le savaient, les Français arbitreraient sans doute différemment, puisque lorsqu’ils achètent du poulet "brut", ils choisissent quasiment à 100% de la viande française, dont 30% de viande de qualité supérieure type label rouge ou bio. Cet étiquetage, il faudrait aussi essayer de l’appliquer dans la restauration hors domicile, où dans 70% des cas, la viande de poulet est importée. 

Avec la crise sanitaire, le pouvoir d’achat des Français risque de baisser. L’agriculture française est-elle en mesure de fournir des produits accessibles à tous?

Cette crise nous rappelle qu’il ne faut pas qu’on se spécialise dans les produits haut de gamme. Nous sommes capables de vendre des produits qui ne gréveraient pas de manière dramatique le pouvoir d’achat des consommateurs, en alourdissant peut-être d’une dizaine d’euros par an le prix de leur panier par rapport à des produits d’importation. Il faudrait pour cela qu’on impose aux produits qu’on importe les mêmes règles que celles que nous devons respecter. Sur les produits phytosanitaires notamment, parce qu’aujourd’hui, une grande majorité de produits agricoles importés portent des résidus d’insecticides qui sont interdits depuis plusieurs années chez nous. Sur le bien-être animal, aussi, on nous a fait agrandir les cages des poules pondeuses en France, mais les éleveurs français ont revendu leur ancien matériel hors d'Europe, et les oeufs qui en sont issus sont ceux qu’achètent aujourd'hui les fabricants d’ovoproduits. Je ne veux pas balayer les progrès environnementaux et éthiques de l’agriculture française, il ne s’agit pas de retirer les normes actuelles. Mais aller au bon rythme pour durcir les règles permettrait de ne pas faire exploser les coûts. 

Nina Godart