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Comment est né "Hercule", la réforme d’EDF

EDF détient l'intégralité du parc nucléaire français.

EDF détient l'intégralité du parc nucléaire français. - Jeff Fusco - AFP

Les syndicats manifestent pour la quatrième fois ce mardi contre la grande refonte d’EDF. Un projet né il y a cinq ans lors d’une réunion autour d’Emmanuel Macron qui avait esquissé les grandes lignes.

C’est une mobilisation rare qui n’était pas arrivée depuis vingt ans, lors de la séparation d’EDF et de GDF au début des années 2000. Les syndicats d’EDF font grève ce mardi pour la quatrième fois en moins de deux mois pour protester contre la grande refonte de l’entreprise publique. La refonte du secteur de l’électricité passe par un Meccano financier visant à séparer EDF en deux entités entre la production et la distribution, pour favoriser la concurrence, voulu par la Commission européenne.

Le père de ce projet est inscrit dans son nom de code : Hercule. En référence à Jupiter, le sobriquet d’Emmanuel Macron. Au début du quinquennat circulait une liste des douze "travaux" de la réforme (régulation, financement, énergies renouvelables, hydraulique…). Hercule est né il y a cinq ans, lorsqu’Emmanuel Macron était ministre de l’Economie.

En décembre 2015, il entame la restructuration profonde d’un autre géant du nucléaire: Areva. Il doit -déjà- découper le spécialiste de l’atome et revendre à EDF la branche de conception des réacteurs: l’ancien Framatome. EDF traine des pieds car sa situation financière est déjà fragile. Le groupe doit décider au printemps 2016 de lancer le projet pharaonique de construction de deux EPR en Grande-Bretagne sur le site d’Hinkley Point. Sauf que leur chantier normand de Flamanville, là encore un EPR, dérape sérieusement. Il accumule des retards et des surcoûts de 4 milliards d’euros. Par effet domino, les déboires de Flamanville ricochent sur Hinkley Point et les finances d’EDF.

Un débat entre Macron et le directeur financier d'EDF

Le premier coup de massue intervient le 8 décembre 2015 quand EDF est expulsé du CAC 40. Un symbole et une humiliation. Le groupe ne fait plus partie des grands groupes français cotés en Bourse. Les investisseurs sont totalement apeurés par les incertitudes financières du nucléaire. Quelques jours plus tard, l’Etat-major d’EDF se rend au ministère de l’Economie pour négocier le rachat d’Areva NP. Le PDG Jean-Bernard Levy est accompagné de son directeur financier, Thomas Piquemal. Leur font face Emmanuel Macron, qui pilote Bercy et son directeur de cabinet Alexis Kohler ainsi que le patron de l’Agence des Participations de l’Etat, Martin Vial, et son banquier conseil, Jean-Marie Messier.

Les six hommes engagent la discussion sur l’anomalie du nucléaire à être exposé à la Bourse. Emmanuel Macron conclut rapidement qu’"EDF n’est pas fait pour être coté en Bourse" se rappelle l’un des participants. Le directeur financier du groupe, Thomas Piquemal, nuance que "c’est le nucléaire qui n’est pas fait pour être coté, et pas EDF".

Les deux hommes se connaissent peu, mais viennent du même monde. Le ministre de l’Economie a été banquier chez Rothschild quand l’argentier d’EDF était lui aussi banquier d’affaires chez le rival Lazard. A l’époque, les proches du ministre confient qu’il a beaucoup d’estime pour le directeur financier d’EDF. Thomas Piquemal s’appuie sur un projet qu’il a présenté quelques jours plus tôt au comité exécutif du groupe. Il propose d’isoler le nucléaire dans une filiale dédiée qui serait régulée et dont la gouvernance serait indépendante d’EDF. Une idée calquée sur le réseau électrique RTE dont l’indépendance est acquise chez EDF. Mais qui n’a guère plu aux dirigeants du groupe, qui craignent un prélude au démantèlement d’EDF. En bon banquier, Emmanuel Macron comprend tout de suite l’idée de ce schéma et griffonne sur une feuille blanche un croquis reprenant ses grands principes. "Il a tout de suite pigé le problème, il a été bluffant" reconnait un des protagonistes.

Rapprocher EDF et Engie et copier le modèle allemand

Hélas, ce petit dessin, première ébauche d’Hercule a fini aux oubliettes chez EDF. Emmanuel Macron avait pourtant légué son "œuvre" au PDG d’EDF, Jean-Bernard Levy. Il en est alors convaincu : EDF et son nucléaire n’ont plus rien à faire en Bourse. Il appliquera la première étape de ce précepte quelques mois plus tard, en avril 2016 lorsqu’il signera un chèque de 3 milliards d’euros pour recapitaliser EDF. Un an plus tard, quelques mois après son élection à la présidence de la République, il lance les bases du projet Hercule visant à nationaliser le nucléaire tout en privatisant les autres activités d’EDF. Un schéma pourtant différent de celui imaginé par l’ancien directeur financier d’EDF, Thomas Piquemal, qui ne voulait pas "découper" le groupe.

Mais pour bon nombre de visiteurs du soir de l’Elysée, Emmanuel Macron privilégie une séparation stricte d’EDF pour l’étape suivante: remodeler l’ensemble du secteur énergétique français. La branche d’EDF qui regroupera les énergies renouvelables et la distribution d’Enedis, dites "EDF Vert", pourrait ainsi être rapprochée d’Engie qui se recentre sur ces deux mêmes métiers. Un nouveau Meccano dont les banquiers raffolent et qui s’inspirent du modèle allemand…. Justement, à l’époque de l’émergence d’Hercule, Angela Merkel scindait ses deux géants de l’énergie RWE et E.On.

"L’idée de rapprocher Engie de la branche verte d’EDF continue de planer", concède un responsable syndical d’Engie. "Ce scénario avait beaucoup de crédit au début du quinquennat" explique un ancien conseiller ministériel du ministère de l’Ecologie. L’an passé, le PDG d’EDF, Jean-Bernard Levy avait repoussé cette idée de calquer le modèle allemand, au prétexte qu’il n’est pas une réussite. Mais Emmanuel Macron veut sa réforme.

Matthieu Pechberty Journaliste BFM Business