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2021 sera-t-elle vraiment l’année du rebond de l’économie française?

Quel rebond de l'économie en 2021?

Quel rebond de l'économie en 2021? - Joel Saget - AFP

Si la campagne de vaccination contre le Covid-19 a démarré, de nombreuses inconnues demeurent sur l’ampleur de la reprise de l’activité économique en 2021. Compte tenu des incertitudes qui entourent encore l’évolution de la situation sanitaire en ce début d’année, les prévisionnistes font preuve de prudence voire de pessimisme, remettant parfois en cause les projections réalisées en fin d’année dernière.

Les "jours heureux" promis par Emmanuel Macron se font attendre. Après une année 2020 chaotique, l’horizon de sortie de crise demeure brumeux. A peine nous offrait-il ses premières éclaircies à l’automne, lorsque le scénario de l’arrivée rapide d’un vaccin contre le Covid-19 gagnait en crédibilité, qu’une deuxième vague épidémique est venue frapper l’Europe, sapant tout optimisme excessif.

Si la campagne de vaccination est désormais lancée, la situation sanitaire est encore loin d’être stabilisée, de sorte que la plupart des pays touchés ont maintenu voire renforcé les mesures restrictives en ce début d’année. Au point d’annihiler tout espoir de rebond vigoureux de l’économie française en 2021? La question mérite d’être posée.

Y répondre avec assurance relève en revanche d’un exercice périlleux. Car le caractère inédit de la situation et les inconnues encore nombreuses ont conduit les prévisionnistes à revoir leurs méthodes.

"On doit s’habituer à réaliser des ajustements plus fréquents. (…) On doit prendre en compte des paramètres d’ordre sanitaire qu’on n’intégrait pas jusqu’à présent", explique Charles-Henri Colombier, directeur de la conjoncture chez Rexecode.

Tant et si bien que certains instituts, quand ils ne renoncent pas à l’analyse prédictive, insistent sur la fragilité compréhensible de leurs travaux, sans cesse remis en cause par l’évolution, imprévisible par définition, de la situation sanitaire.

Des prévisions divergentes…

Il n’empêche, ces projections demeurent essentielles, ne serait-ce que pour aiguiller l’action des dirigeants politiques. Si elles ne sont pas gravées dans le marbre, elles rendent compte de l’ampleur de la crise et des capacités de rebond d’une économie.

A commencer par celles de l’Insee, bien que "prudentes et entourées d’incertitudes", qui tablaient en décembre sur une croissance tricolore de 3% au premier semestre 2021 et de 2% au second après une récession de 9% l’an passé. Des estimations qui corroborent les travaux de la Banque de France, laquelle parlait également à la même période d’une contraction du PIB de 9% en 2020 et d’une reprise de 5% cette année. Prudent pour 2020 (-11%), le gouvernement se montre, lui, plus optimiste pour cette année avec une prévision de croissance de 6% dont environ 1% serait tiré du plan de relance.

Il est un point sur lequel les différents prévisionnistes parviennent tout de même à s’accorder: le retour de l’activité à son niveau d’avant crise ne sera vraisemblablement pas pour tout de suite. D’après l’Insee, l’économie française tournera en milieu d’année à 97% de son niveau du quatrième trimestre 2019, quand l’OFCE, dans ses dernières publications de septembre, prévoyait que l’activité serait encore inférieure de 1,4% en fin d'année à ce qu’elle était deux ans plus tôt. Même le gouvernement ne s’attend pas à un retour à la normale avant 2022.

… suspendues au succès de la vaccination

En réalité, l’ampleur de la reprise économique dépendra en grande partie du rythme de la campagne de vaccination, seule alternative aux mesures sanitaires type couvre-feu ou confinement. "L’immunité collective est fondamentale parce qu’il y a un certain nombre de secteurs d’activité (restauration, tourisme…) qui ne reviendront pas à la normale tant que le Covid sera dans l’esprit des gens", prévient Charles-Henri Colombier. "On sait très bien qu’aujourd’hui, la seule solution c’est le vaccin. Une fois qu’on aura levé cette hypothèque sanitaire, on pourra imaginer une accélération de la croissance", abonde Isabelle Job-Bazille, directrice des études du groupe Crédit Agricole.

Seulement voilà, les débuts laborieux de la campagne de vaccination française laissent à penser que les perspectives économiques pour 2021 pourraient évoluer dans le mauvais sens. "Si on ne vaccine pas (plus vite), on aura un désastre sur le chômage, un désastre sur le bilan des entreprises (…) et une économie complètement plate pour très longtemps car les entreprises n’investiront plus", met en garde Patrick Artus, chef économiste de Natixis. Affirmant que "le plus difficile est devant nous" et évoquant désormais le "défi" que représente l’objectif des 6% de croissance, le ministre de l’Economie, Bruno Le Maire, semble lui-même peu à peu gagné par le doute.

Ces fameux 6% sont d’ailleurs jugés "optimistes" par Christopher Dembik, responsable de la recherche macroéconomique du groupe Saxo Bank, "étant donné le retard qu’on a pris (dans la vaccination), même si on accélère aujourd’hui". Quand bien même l’immunité collective serait atteinte mi-2021, il prédit "un frein sur l’activité, au moins sur la première partie de l’année" et estime "plus réaliste de tabler sur un scénario de 2 à 3% de croissance cette année".

+5,6% selon Rexecode, +4% d'après Natixis… Tout en prédisant une prochaine révision à la baisse de leurs dernières projections de croissance, la plupart des experts remettent en cause les chiffres de l’exécutif "parce que le premier trimestre ne s’annonce pas sous des auspices exceptionnels", reconnaît Charles-Henri Colombier. "6%, c’est le chiffre qu’on aurait eu s’il n’y avait pas eu de problèmes sanitaires majeurs en 2021", souligne encore Patrick Artus, rappelant que "chaque mois où l’on est obligé de prendre des mesures sanitaires fortes coûte un point de PIB sur l’année".

Une vague de faillites inévitable?

Bruno Le Maire n’a sans doute pas tort de prévenir que le plus dur de la crise est devant nous. Si l’économie française s’est effondrée en 2020, les ménages et entreprises ont été relativement préservés jusqu'à présent en absorbant respectivement "seulement" 4 et 30% du choc grâce aux aides de l’Etat (Prêts garantis, chômage partiel…). Résultat, le nombre de faillites a baissé de 37,1% l’année dernière, selon le conseil national des greffiers des tribunaux de commerce.

Une éventuelle stabilisation de la situation sanitaire à la faveur d’une campagne de vaccination efficace en 2021 pourrait changer la donne en incitant le gouvernement à débrancher progressivement les dispositifs de soutien. Auquel cas, l’assureur Euler Hermes prévoit que le nombre de faillites d’entreprises passera de 33.000 en 2020 à 50.000 cette année et à 60.500 en 2022. Ce déferlement paraît "assez inéluctable" mais "toute la question sera de savoir quand et à quel rythme les dispositifs de soutien vont être débranchés", note Charle-Henri Colombier pour qui "le fléchage des aides aux entreprises viables sera une question de plus en plus importante" à moyen terme alors que l’Etat a jusqu’à alors fait le choix d’"arroser" large pour sauver en urgence le plus grand nombre.

A très court terme, l’inquiétude portait tout particulièrement sur les prêts garantis par l’Etat (PGE), parfois qualifiés de "bombe à retardement", et la capacité des 638.000 entreprises qui en ont bénéficié (pour un montant total de 130 milliards d’euros) à les rembourser alors que la première échéance étair prévue fin mars. Mais à l’approche de l’élection présidentielle, le gouvernement ne pouvait "politiquement pas se permettre" de lâcher les entreprises, selon Christopher Dembik.

Si la vague de faillites sera "difficilement évitable, on peut la reporter", assure-t-il, en commençant par "étendre la période de remboursement" des PGE. "Si on est sur un PGE consolidé avec échéance 5 ans, vous aurez vraisemblablement un retour de l’activité économique plus soutenu. Cela n’empêchera pas la hausse des faillites mais contribuera à l’étaler dans le temps", poursuit l’économiste de Saxo Bank. Et c’est semble-t-il l’objectif de Bruno Le Maire qui a annoncé jeudi que les entreprises pourraient réclamer aux banques un report d’un an de la première échéance de remboursement.

Le système bancaire vulnérable?

L’inquiétude est d’autant plus vive que le niveau d’endettement des entreprises non financières françaises avant la crise (73,5% du PIB) était déjà élevé et nettement supérieur à la moyenne européenne. A tel point que certains experts mettent en garde contre le risque de voir le système bancaire fragilisé par des faillites en cascade.

Le scénario dans lequel la crise se répandrait par effet domino à la sphère financière est toutefois jugé "peu probable" par Christopher Dembik, "y compris si on a une vague de faillites du jour au lendemain". Et pour cause, explique-t-il, "les banques françaises dans le cadre des PGE ont fortement milité pour que la garantie de l’Etat soit à 90% et non à 100% comme en Allemagne. Cela permettait de refuser des dossiers qu’elles jugeaient trop risqués. Les banques françaises ont été très prudentes".

Destructions ou créations d’emplois?

Les difficultés rencontrées par les entreprises se répercuteront mécaniquement sur l’emploi en 2021, année au cours de laquelle la Banque de France table sur un pic du taux de chômage à 10,9%, proche de celui de l’OFCE (10,6%). L’Insee s’est pour sa part gardé de faire toute prévision. D’autant que ce paramètre est fortement corrélé à la croissance: "Le chômage va monter à 10,5% dans le scénario de croissance de 6%, mais dans un scénario à 4% comme le nôtre, il va probablement monter à 12%", relève Patrick Artus.

Toujours délicates à modéliser, les projections sur les destructions d’emplois sont très éloignées d’un institut à l’autre. Quand l’OFCE prévoit 790.000 emplois salariés détruits en 2020 et 3000 supplémentaires en 2021 (dont 180.000 dus aux faillites), la Banque de France évoque 740.000 destructions d’emplois l’année dernière et 45.000 créations cette année. Le gouvernement est encore plus optimiste: après 800.000 emplois détruits en 2020, 2021 devrait en créer 400.000!

Comment expliquer un tel écart? Sans doute les instituts de prévisions prévoient-ils un débranchement du chômage partiel plus précoce que l’exécutif, lequel promet pour l'heure d’aider les secteurs en difficulté "aussi longtemps que la crise durera".

"On fait l’hypothèse que le chômage partiel s’estompera grandement courant 2021", précise-t-on chez Rexecode.

Christopher Dembik, qui s’attend pour sa part à voir le dispositif s’éteindre en milieu d’année, croit davantage aux prédictions de l'OFCE qu’à celles du gouvernement selon lequel l’emploi repartira dès cette année: Or, "tous les mécanismes de chômage partiel en période de crise reportent les destructions d’emplois", rappelle-t-il.

Autre explication avancée par Charles-Henri Colombier: "On considère que les entreprises qui ont connu une baisse très marquée de leurs marges en 2020 vont avoir recours à un ajustement sur l’emploi" sans doute sous-estimé par le gouvernement.

Le comportement des ménages scruté

Une autre inconnue, et non des moindres, qui jouera un rôle crucial dans la reprise en 2021 réside dans le comportement des ménages. Selon la Banque de France, ces derniers ont accumulé 130 milliards d’euros d’épargne l’an passé et devraient disposer de 70 milliards supplémentaires cette année. Ce qui constitue d’après l’institution monétaire "une réserve de croissance significative".

"Les deux clés du rebond seront la vaccination et l’épargne", confirme Christopher Dembik, sans pour autant s’attendre à des miracles: "Croire qu’une grosse proportion de cette épargne sera réinjectée dans l’économie est une illusion", assure-t-il. Un pessimisme partagé par Charles-Henri Colombier: "Quand bien même la campagne vaccinale marcherait bien, on aura une hausse du chômage et, en général, les ménages ajustent leur taux d’épargne à la situation du marché de l’emploi".

Economiste et doyenne de l'École du management et de l'innovation de Sciences Po, Natacha Vella se veut plus positive: "Sur la deuxième moitié de l’année, il faudra voir l’équilibre entre l’épargne et la bonne façon dont cette épargne va être mobilisée ou non, mais il y a quand même une grande chance pour qu’une bonne partie puisse alimenter le processus de consommation et donc la croissance", souligne-t-elle. Comparant le "montant d'épargne phénoménal" accumulé par les ménages à "un nouveau plan de relance qui dort sur les comptes bancaires", Isabelle Job-Bazille assure de son côté que le rebond de la consommation, et donc de la croissance, peut être fort, à l’image des expériences passées quand, à l’issue du premier confinement, il avait été "assez puissant". "Et de la même manière après le confinement de novembre, on a eu une reprise très rapide de la consommation", ajoute-t-elle.

Les ménages français devront en revanche composer avec une nouvelle donne en 2021: le retour de l’inflation, jusqu’alors proche de 0. Rien de très inquiétant cependant, tient à rassurer Charles-Henri Colombier: "Il ne s’agit pas d’un choc inflationniste". Et si elle affectera sans doute le pouvoir d’achat, "c’est quelque chose qui jouera de manière secondaire" sur l'ampleur du rebond économique.

https://twitter.com/paul_louis_ Paul Louis Journaliste BFM Eco