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Essai - Jaguar E-Pace P200 Flexfuel : le premium se convertit au Superéthanol

Jaguar propose l'E-Pace P200 en version Flexfuel.

Jaguar propose l'E-Pace P200 en version Flexfuel. - Antoine Larigaudrie

Si la plupart des constructeurs mondiaux sont en pleine course à l’électrification, certains ont décidé de continuer à miser sur les technologies thermiques, via un passage par les agro-carburants, moins chers et plus "verts". Choix gagnant pour Jaguar-Land Rover? Réponse avec l’essai de cet E-Pace P200 Flexfuel.

Si la course à l’électricité, via le "full electric", les différentes techniques d’hybridation ou encore l’hydrogène, mobilisent actuellement des dizaines de milliards d’euros chez les géants de l’automobile, la plupart semble avoir déserté le terrain de la recherche en matière de carburants alternatifs. Hormis Fiat sur le marché italien avec le succès du GNL (Gaz naturel liquéfié), Renault/Dacia avec le GPL et quelques autres qui planchent sur les nouveaux carburants de synthèse (dont Porsche), beaucoup ont abandonné une technologie pourtant prometteuse, celle des agro-carburants, surtout dans le contexte actuel de flambée pétrolière.

Le superéthanol coûte environ 70 centimes le litre, soit deux fois moins que le litre de sans-plomb 95.
Le superéthanol coûte environ 70 centimes le litre, soit deux fois moins que le litre de sans-plomb 95. © Antoine Larigaudrie

Après la fin de Saab et de son Biopower, et l’arrêt du développement du Flexfuel chez Opel avec la reprise par Stellantis, seuls deux constructeurs conservent le flambeau de cette technologie en Europe. Ford, fort d’une longue tradition du Flexfuel depuis les années 1990, et récemment Jaguar-Land Rover (JLR), qui s’y est mis avec profit. Actuellement, trois modèles de la gamme sont disponibles en version Flexfuel, capables de fonctionner indifféremment à l’essence sans plomb classique ou au Superéthanol E85, dotées d’ailleurs du même moteur maison Ingenium: le Range Rover Evoque, le Jaguar E-Pace, les 2 SUV compacts du groupe, mais aussi le Land Rover Discovery Sport.

E85: la belle affaire pour Jaguar-Land Rover

Le raisonnement de Jaguar-Land Rover est simple. La course à l’électrification s’annonce très coûteuse et très lente, pour un groupe dont l’essentiel des ventes est constitué de SUV, majoritairement Diesel il y a encore quelques mois. Le bond en avant nécessaire pour convertir la gamme à l’hybride rechargeable et à l’électrique, malgré l’expérience très concluante de l’I-Pace, s’annonce extrêmement complexe. Car s’il se défend pour des véhicules très hauts de gamme à très forte marge, il est plus risqué pour les entrées et moyenne gamme, au vu de leur équilibre-prix.

D’où l’idée de faire passer les plus petits modèles à cette technologie du Flexfuel, qui ne nécessite qu’une reprogrammation du moteur pour supporter la carburation au Superéthanol. Ainsi, ces modèles seront, à peu de frais, vendables encore pendant plusieurs années, assurant la trésorerie nécessaire pour financer le chantier de plus long terme que constitue l’électrification.

Proposer une partie de ses modèles en version E85 permet à Jaguar de continuer de vendre ses modèles sans apporter de grosses modifications techniques comme une version hybride rechargeable et prolonger donc leur durée de commercialisation sur le marché tout en profitant de leurs émissions de CO2 plus réduites.
Proposer une partie de ses modèles en version E85 permet à Jaguar de continuer de vendre ses modèles sans apporter de grosses modifications techniques comme une version hybride rechargeable et prolonger donc leur durée de commercialisation sur le marché tout en profitant de leurs émissions de CO2 plus réduites. © Antoine Larigaudrie

Le point fort: une classe "So British"

Le Jaguar E-Pace P200 Flexfuel illustre parfaitement cette stratégie astucieuse. Esthétiquement, rien ne le différencie des versions essence classiques, et l’on retrouve avec plaisir un engin compact (4,45 mètres) mais plutôt haut sur pattes, bien campé sur ses grosses roues de 20 pouces, équipées de jantes noires à l’aspect satiné. Sobre mais très élégant, il n’est pas sans rappeler la ligne d’un certain Aston Martin DBX… toutes proportions gardées.

Le niveau de finition intérieur vaut largement les BMW, Audi et Mercedes, tout en apportant une touche britannique très originale. Cuir, alcantara et plastiques laqués élégants vous mettent dans une ambiance très cosy, avec en cadeau bonus un ensemble volant-levier de vitesse parmi les plus jolis de la production automobile mondiale!

Jaguar est l'un des rares constructeurs à proposer l'E85 en 1ère monte.
Jaguar est l'un des rares constructeurs à proposer l'E85 en 1ère monte. © Antoine Larigaudrie

Point de vue comportement, l’E-Pace assure, alliant un dynamisme certain (moteur 2 litres 200 chevaux) à un amortissement pas trop souple, garantissant un confort vraiment plaisant, et une motricité parfaite avec sa transmission intégrale. Par ailleurs, l'E-Pace est un un hybride léger 48V, de quoi soulager le moteur lors des phases les plus gourmandes en énergie comme le démarrage.

Seuls la sonorité quelconque, une boîte auto neuf vitesses plutôt lente et des places arrières peu spacieuses déçoivent, le reste restant fort convenable et tout à fait digne de la marque.

L'habitacle de ce Jaguar E-Pace.
L'habitacle de ce Jaguar E-Pace. © Antoine Larigaudrie

Fou-rire à la pompe

Mais la première et véritable sensation automobile qu’on éprouve avec ce Jaguar E-Pace Flexfuel se situe hors de l’habitacle. C’est le fou-rire qui vous échappera en passant à la caisse de l’une des 2000 stations-services où vous ferez le plein de Superéthanol (actuellement facturé sous les 80 centimes le litre). Malgré un réservoir de 57 litres, votre plein ne vous coûtera qu’une cinquantaine d’euros ou moins si vous prenez de l’E85! Une affaire pour ce type d’engin plutôt gourmand, puisqu’il s’agit du carburant le moins cher disponible sur le marché.

Mais ce n’est pas le seul avantage de la technologie Flexfuel. D’entrée de jeu, les pouvoirs publics abattent vos chiffres d’émissions initiaux de CO2 de… 40%. En clair: ce Jaguar E-Pace, en version thermique classique, qui émet 192 grammes de CO2/km, est sujet à un malus exorbitant de 12.000 euros. Sa version Flexfuel, elle, est… neutre! Ce qui la rend commercialement viable pour le constructeur, et financièrement intéressante pour l’automobiliste (le prix d’entrée de gamme de l’E-Pace étant de 38.800 euros).

De plus, la carte grise est offerte dans la quasi-totalité des départements français, et pour les véhicules d’entreprises, la TVA sur le carburant est récupérable ! Difficile de ne pas y voir une affaire de rêve, aussi bien pour le conducteur que les constructeurs, au vu des avantages réglementaires et fiscaux.

L'habitacle du Jaguar E-Pace P200.
L'habitacle du Jaguar E-Pace P200. © Antoine Larigaudrie

Une bonne affaire pour la planète?

Pourtant le bilan environnemental des agro-carburants, souvent vendus comme "verts" ou "bio", pose question. Et c’est d’autant plus patent quand on roule au volant de ce Jaguar E-Pace P200 Flexfuel. Tout d’abord, l’utilisation du Superéthanol (du fait de sa fluidité et de sa température de combustion) va provoquer une forte surconsommation de carburant, de 20 à 30% par rapport à l’essence sans plomb classique! Au prix de l’E85, cela reste économiquement intéressant, sans aucun doute. Reste un véhicule 4x4 plutôt lourd (1,7 tonne), qui consomme rarement moins de 12 litres/100km (bien plus en conduite strictement urbaine) et qui émet près de 200g de CO2/km… Des données brutes qui interrogent.

Pourtant, vous lirez souvent du côté de chez les constructeurs que rouler à l’E85 vous garantit de réduire vos émissions de CO2 de 40, 50 voire 60% par rapport à l’essence sans plomb classique. Mais ce chiffre mérite d’être nuancé et décrypté : il résulte d’un calcul du montant des émissions brutes, retranché de la quantité théorique de CO2 que les plantes servant à la composition du Superéthanol auront pu absorber avant d’être transformées en carburant. Car à quantité égale, une fois brûlés, SP95 et E85 émettent, en données brutes, quasiment la même quantité de CO2 dans l’atmosphère. Ce calcul est donc tout à fait variable suivant les saisons et l’identité du raffineur, et ne constitue nullement une donnée technique absolue.

Le sélecteur de mode de conduite.
Le sélecteur de mode de conduite. © Antoine Larigaudrie

La composition même du Superéthanol peut aussi interroger la clientèle soucieuse d’environnement. Rappelons que ce carburant, quand il est vendu en France, est composé à 15% d’essence sans plomb classique issue du pétrole, et de 85% d’éthanol, issu de la distillation de maïs, de blé et de betterave, ainsi que des résidus inutiles de ces plantes, toutes issues de la filière agricole française. Un gage de durabilité et de débouchés pour le secteur, qui explique notamment les avantages réglementaires et fiscaux de ce type de carburant.

Cela dit, les 5% d’éthanol restants, eux, sont issus du tout-venant du marché mondial, et ce dernier est, à une écrasante majorité, constitué d’huile de palme en provenance d’Indonésie et de Malaisie, avec toutes les interrogations que soulève la croissance effrénée de cette activité, au détriment des écosystèmes locaux et de l’agriculture alimentaire.

Finies les mauvaises odeurs

Au-delà de ces interrogations de fond, très bon point en revanche, l’E85 émet 95% de moins de micro-particules et de NOX que les carburants classiques, un vrai plus en matière d’environnement. Ce type de pollution étant également un vrai enjeu, mis un peu de côté par la chasse au CO2. Faites l’expérience vous-même en respirant l’air autour des pots d’échappements (à distance raisonnable): aucune odeur désagréable de soufre ou autre, rien qu’un léger parfum de vapeur très neutre, à froid comme à chaud. Les cyclistes et piétons approuveront votre choix.

Notre modèle d'essai est facturé 57.466 euros.
Notre modèle d'essai est facturé 57.466 euros. © Antoine Larigaudrie

Au final, le Jaguar E-Pace P200 Flexfuel constitue une offre assez rare, permettant de rouler en SUV haut de gamme, dynamique et luxueux, avec un coût d’usage minimal et des avantages au-dessus de toute comparaison. Une affaire en or pour la clientèle visée, pour les constructeurs, mais avec un impact environnemental qui mérite d’être jugé avec discernement.

Au-delà de ces réserves, ce Jaguar E-Pace version Superéthanol tient pleinement sa place dans le nouveau mix-énergétique de la transition automobile, tout en collant parfaitement avec l’image de marque du constructeur. Une offre peu banale et économiquement très intéressante.

Notre modèle à l'essai: Jaguar E-Pace P200 Flexfuel 57.466 euros pour notre modèle d'essai

Antoine Larigaudrie