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L'Etat russe va subventionner les jeux vidéo "patriotiques"

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La Russie lance un appel d'offres afin de financer la création de jeux viéo au service de l'idée nationale. Une autre volonté de contrepoint au modèle américain.
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La "grande guerre patriotique" en jeu vidéo, au service de l'édification de la jeunesse russe. L’Institut russe de développement d’Internet (IRI), fondé en 2014 avec le soutien de l’administration présidentielle, lance ce mois-ci un appel d’offres afin d’allouer des subventions à des développeurs russes de jeux vidéo qui exalteront la "grande guerre patriotique", des officiers de renseignement célèbres ou bien encore l'activité des forces spéciales. Les autres producteurs de contenus numériques sont également invités à concourir. Selon le service de presse de l'IRI, cité par le site russe Znak, le montant du financement dépendra de ce que compte demander l’entreprise candidate, en fonction de son plan d’affaires.

La "grande guerre patriotique", c'est encore ainsi que la Russie nomme la résistance soviétique à l’Allemagne nazie entre 1941 et 1945, en référence, déjà, à celle de 1812 contre les troupes napoléoniennes. La glorification du sentiment national, au travers de cette initiative para-publique, est donc tout à fait assumée.

Valeurs réelles

Dans une tribune publiée par le quotidien économique russe Kommersant, le président du comité des technologies de l’information de la Chambre basse, Alexander Khinshtein, évoque un "potentiel politique". Ce cadre dirigeant du parti présidentiel avance une promotion de "valeurs réelles", que sont "le patriotisme, l’intérêt pour l’histoire du pays, la capacité de penser de façon indépendante et d’évaluer correctement la situation politique". L'influence des jeux informatiques sur l'esprit des jeunes, et des autres générations, écrit-il encore s'avère "trop grande pour ne pas l'utiliser".

En théorie, le potentiel est plus vaste que jamais. La Russie représente, en volume absolu, le marché le plus large d’Europe, avec plus de 65 millions de joueurs. D’après les évaluations de PwC, le secteur y a réalisé l’an dernier pratiquement 2 milliards de dollars de ventes, et la croissance d’ici à 2025 est estimée à 5 % par an. Un consultant à Moscou du cabinet précise que le segment du jeu en ligne sur mobile se révèle le mieux orienté: une simple question de pouvoir d’achat de l'utilisateur russe moyen, car cela coûte nettement moins cher que de jouer sur console.

Camelote idéologico-patriotique

Le produit est perçu comme un paramètre, parmi tant d'autres, de la rivalité américano-russe de modèles, et celui-ci est d'ordre politico-culturel. Le Washington Post a rapporté que dans sa nouvelle panoplie de sanctions en cas d’invasion de l’Ukraine par la Russie, le gouvernement de Joe Biden pourrait restreindre l’accès de la Russie aux consoles de jeux vidéo, tablettes et smartphones.

L’IRI ne dispose en rien d'une parade pour ce qui concerne le contenant. Mais l'été dernier, l'organisme s’est vu allouer une enveloppe de base de 7 milliards de roubles (82 millions d'euros au cours actuel), destinée à soutenir l'amorçage dans la création de contenus visant à "la formation des valeurs spirituelles et morales" parmi la jeunesse, et à "renforcer l’identité civique".

Au demeurant, les financements doivent être fondés sur une base concurrentielle, ce dont doute fortement le poète et essayiste Lev Rubinstein, chef de file du mouvement conceptualiste de Moscou, qui fut dans les années 1970-1980, une riposte artistique au réalisme socialiste.

Sans être spécialiste du jeu vidéo, il considère que ces 7 milliards de roubles seront dépensés dans de "la camelote idéologico-patriotique, de très basse qualité stylistique et démodée".

Dans des propos rapportés par le site russe news.ru, Lev Rubinstein pense que la jeunesse ne "tombera pas dans le panneau". Aussi parce qu'à ses yeux, les producteurs contemporains de "contenu patriotique" se révèlent radicalement moins talentueux que les propagandistes des débuts de l’URSS.

Rentable?

Mais en l'espèce, il ne s'agit pas uniquement de convaincre sur un plan esthétique ou bien idéologique. Des figures du secteur russe, elles-mêmes, observent l'initiative avec circonspection. C'est le cas de Maxim Fomichev, producteur du studio Owlcat Games, qui dans un entretien au Kommersant, affirme que ces jeux patriotiques fondamentalement centrés sur le marché intérieur ne peuvent pas être rentables, car ils ne seront pas exportables à la dimension de ceux des Etats-Unis.

Ce professionnel explique que les jeux occidentaux et japonais se vendent de par le monde, parce que l'exportation culturelle de leurs nations d'origine est en place depuis longtemps et sur "tous les fronts", c'est-à-dire "livres, films, émissions de télévision et musique". Même si Maxim Fomichev fait état d'un début de tendance pour la Russie, avec comme exemple récent le jeu "Black Book", conçu par le petit studio Morteshka, se déroulant dans un village russe du 19ème siècle, il ne croit pas que ce soit suffisant pour inciter le secteur à "aller prendre de l'argent à l'État et se lancer dans des acclamations du patriotisme", puis lui "répondre par un échec" commercial.

L'appel d'offres de l'IRI, imminent, commencera à servir d'épreuve de vérité.

Benaouda Abdeddaïm Editorialiste international

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