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L’isolement de Huawei peut-il aboutir à un "mur de Berlin" numérique?

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Le fabricant chinois va devoir se replier sur lui-même pour survivre, à la suite des sanctions imposées par les États-Unis. La firme pourrait devenir le principal porte-drapeau des concurrents chinois de Facebook, Google et Amazon.

La situation devient un peu plus critique chaque jour pour Huawei, deuxième fabricant mondial de smartphones. En début de semaine, la firme a été placée sur liste noire par l’administration américaine, en raison de soupçons d’espionnage. Première conséquence: l’interruption immédiate des relations avec Google, qui développe Android, le système d’exploitation utilisé par les centaines de millions de clients de Huawei. Deuxième conséquence: la fin des relations avec l’entreprise ARM, méconnue du grand public, mais tout aussi capitale. C’est grâce aux accords passés avec ARM que Huawei peut développer les processeurs de ses smartphones.

Un double défi pour Huawei

En cette fin mai 2019, et en supposant que de nouvelles négociations ne fassent pas évoluer la situation, Huawei se trouve face à deux défis. Un défi industriel, qui consiste à mettre au point ses prochains processeurs sans faire appel à des technologies américaines. Un défi logiciel, qui consiste à mettre au point une nouvelle interface étrangère à l’univers de Google. Le projet rappelle ceux de Microsoft et Amazon, qui ont tenté de créer leur propre interface pour mobile, sans succès.

Avec sa popularité planétaire, Huawei semble mieux placé pour réussir. Comme le fait Apple avec l’App Store et Google avec le Google Play Store, Huawei se devra de proposer un magasin d’applications. Un élément indispensable pour que les clients puissent accéder aux services les plus populaires, qu’il s’agisse des réseaux sociaux, de la vente en ligne ou du streaming vidéo.

Si le ton se durcit entre les Etats-Unis et la Chine, les conséquences sur l’écosystème logiciel des smartphones Huawei pourraient être bien plus grandes encore: après Google, ce sont Facebook, Netflix ou Amazon qui pourraient disparaître de ces appareils, y compris dans un hypothétique magasin d’application “maison” de Huawei. Afin de vendre ses smartphones en dehors de la Chine, Huawei n’aurait pour seul choix que d’appuyer les services proposés par les BATX (pour Baidu, Alibaba, Tencent et Xiaomi), équivalents chinois des GAFA américains.

Les BATX pour appuyer Huawei

En Chine, où Google, Facebook et consorts sont bannis, les internautes plébiscitent ces firmes nationales. Ils utilisent Baidu pour effectuer des recherches en ligne, Alibaba pour commander des produits, et QQ ou WeChat pour communiquer entre eux. A l’échelle mondiale, ces firmes n’ont rien à envier aux géants américains: d’après le classement Alexa, Baidu arrive à la quatrième place des sites les plus consultés dans le monde, juste derrière Facebook et devant Wikipedia. De son côté, QQ arrive à la sixième place, devant Amazon et Twitter, respectivement dixième et onzième.

Ces chiffres ne s’expliquent pas uniquement par l'hégémonie des BATX en Chine. Sur l’ensemble du continent africain, l’application WeChat (Tencent) fait aujourd’hui de l’ombre à WhatsApp, détenue par Facebook. Elle doit en partie son succès à ses fonctions plus évoluées, notamment concernant le transfert d’argent en ligne. WeChat cumule à ce jour plus d’un milliard d’utilisateurs à travers le monde.

L'interface de l'application WeChat
L'interface de l'application WeChat © WeChat

Vers deux univers étanches?

Géant de la vente en ligne, Alibaba parvient également à s’imposer hors de ses terres. Il est désormais incontournable dans de nombreux pays, y compris occidentaux. En avril 2018, un rapport montrait que la firme chinoise était devenue plus populaire qu’Amazon au niveau mondial. En France, le site Aliexpress - filiale d’Alibaba - arrive à la 25ème position des sites les plus consultés. Devant des plateformes comme Allociné, LinkedIn ou Booking.

Même sans aucune application américaine, un fabricant comme Huawei - mais aussi comme Xiaomi ou Oppo, autres champions chinois qui pourraient un jour être visés par les sanctions américaines - est capable de fournir des smartphones capables de satisfaire tous les usages les plus populaires.

Si la situation évolue vers ce que certains analystes considèrent comme une guerre froide entre la Chine et les Etats-Unis, Huawei deviendra le premier ambassadeur de la Silicon Valley chinoise en Asie et, probablement, dans plusieurs pays africains. De leur côté, Apple et Samsung, par leurs smartphones, permettront aux occidentaux de conserver leurs habitudes. A terme, ce conflit diviserait le monde numérique en deux univers étanches, à la façon d’un “mur de Berlin” numérique. Avec pour leaders les GAFA dans le bloc de l’Ouest et les BATX dans le bloc de l’Est.

https://twitter.com/GrablyR Raphaël Grably Chef de service BFM tech