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Pourquoi l'emploi en France s'est relevé plus vite du Covid que chez la plupart de nos voisins

Alors que les Etats-Unis et le Royaume-Uni comptent moins d'actifs qu'avant la crise, la France est un des pays qui vu sa population active le plus progresser depuis deux ans.

Pénuries de bras dans la restauration, l'hôtellerie et le bâtiment, saisonniers aux abonnés absents pour l'été... La situation sur le marché de l'emploi français est préoccupante. Le "pas de boulot" que connait le pays depuis des décennies s'est changé en "pas de bras" depuis la sortie de la crise sanitaire. Du moins dans certains secteurs.

Pourtant, le marché de l'emploi français se porte paradoxalement bien. Le taux de chômage est avec 7,3% de la population active au plus bas depuis 14 ans et le taux d'emploi (part des personnes en emploi sur une population donnée) a atteint 68% au premier trimestre, soit son plus haut niveau depuis 1975, année des premières mesures de l'Insee.

Quand on compare ces chiffres aux autres pays de l'OCDE, la France fait même figure d'exception. Le pays est un des rares qui a effacé la décrue sur le marché de l'emploi liée à la crise sanitaire. Selon les statistiques de l'organisation publiées en mai, la part de la population active (en emploi ou au chômage) au sein de 15-64 ans a même progressé dans l'Hexagone par rapport à l'avant crise. Elle était de 72,5% fin 2019, elle est de 73,3% début 2022, soit une hausse de 0,8 point.

Après être tombée à 70,9% au deuxième trimestre 2020 au plus fort de la crise sanitaire, elle est depuis remontée progressivement jusqu'à dépasser son niveau d'avant-crise durant le deuxième trimestre 2021.

L'inquiétude britannique

Ce qui est loin d'être le cas de tous les pays comme le montre le graphique ci-dessous. En moyenne dans l'OCDE, la part de la population active a reculé entre fin 2019 et début 2022 de 0,2 point. Au sein du G7, trois pays n'ont toujours pas retrouvé leur niveau d'avant-crise: il s'agit de l'Italie (-0,2 point), des Etats-Unis (-0,5 point) et surtout du Royaume-Uni (-0,9 point).

Dans ce groupe des grandes puissances économiques, la France est le pays qui s'en sort le mieux après l'Allemagne (+1,2 point) et à égalité avec le Canada.

Une situation qui tend à se résorber dans la plupart des grandes économies à l'exception notable du Royaume-Uni. La part des actifs au sein de la population totale continue de régresser depuis 2020 outre-Manche et ce malgré la levée des contraintes sanitaires et la reprise économique. Un exode des travailleurs qui inquiète dans le pays.

"[Le Royaume-Uni est] l'un des très, très rares pays au monde à avoir connu ce qui ressemble à un changement assez structurel dans la participation [au marché du travail], constate Tony Wilson, le directeur de l'Institute for Employment Studies sur CNN. Le nombre croissant de personnes qui quittent le marché du travail pour cause de maladie est particulièrement préoccupant."

La possibilité de puiser dans leur épargne retraite à partir de 55 ans est un des causes avancées par les chercheurs britanniques. L'Institute for Fiscal Studies estime que la retraite prématurée au sein de la population des 50-69 ans expliquerait les deux tiers de l'augmentation de l'inactivité au cours des deux dernières années. Un problème accru avec les difficultés de puiser dans le vivier de l'immigration européenne. Le nombre de ressortissants de l'UE a baissé de 211.000 personnes par rapport à 2020.

L'exception française

A côté, la France fait figure d'exception. Si le pays a connu une contraction de son taux d'activité durant la crise (70,9% au deuxième trimestre, en recul de 1,6 point), il est depuis remonté bien plus vite que dans la plupart des pays de l'OCDE. Dans le même temps, le taux de chômage est lui passé de 8,1% de la population active fin 2019 à 7,3% début 2022. Autrement dit, beaucoup plus de Français sont actifs et en emplois qu'avant la crise.

Comment expliquer un rebond aussi rapide dans l'Hexagone? La question intrigue les économistes plus habitués à commenter les pesanteurs du marché de l'emploi français en général moins prompt à se relever des crises que ceux des pays voisins.

"Il faudra prendre un peu de recul pour analyser tout ça, précise d'emblée l'économiste Gilbert Cette, professeur à Neoma Business School. Nous avons quelques hypothèses: la première étant que c'est la contrepartie du système d'indemnisation très généreux de la France durant le Covid qui a attiré les personnes qui étaient dans le travail informel."

Durant la crise sanitaire, il fallait évidemment être déclaré pour percevoir les aides comme le chômage partiel ou celles du fonds de solidarité. Un niveau élevé de protection qui aurait pu attirer des salariés et des indépendants de l'économie souterraine gonflant le taux d'activité officiel dans le pays.

L'alternance gonfle le nombre d'actifs

La seconde hypothèse concerne la très forte hausse du nombre de contrats d'apprentissage. La réforme de 2018 de l'apprentissage ainsi que d'importantes subventions versées par l'Etat depuis la rentrée 2020 (très coûteuses pour les finances publiques d'ailleurs) ont fait bondir le nombre d'apprentis à un niveau inédit. Selon la Dares, leur nombre a doublé en deux ans, passant de 369.000 en 2019 à près de 732.000 en 2021. Malgré la baisse des effectifs du dispositif proche que sont les contrats de professionnalisation (-45% en deux ans), le nombre total d'alternants a tout de même progressé au total, passant de 587.700 en 2019 à 852.300 en 2021.

Si cette forte croissance de l'alternance a pu contribuer à la baisse du chômage des jeunes (20,5% début 2020 à 16,3% en 2022), elle a en tout cas gonflé de manière mécanique le taux d'activité. Un étudiant en formation est comptabilisé comme inactif alors qu'un apprenti est un actif.

C'est d'ailleurs ce que constate l'Insee dans une note de conjoncture.

"Cette forte hausse du nombre de contrats en alternance soutient nettement la progression du taux d’activité et du taux d’emploi des jeunes, estime-t-elle dans une note de conjoncture. D’après les données de la Dares, en 2020, 53,9% des entrants en apprentissage étaient en études avant le début du contrat et seulement 28,1% étaient déjà en apprentissage ou demandeurs d’emploi. On peut donc estimer qu’une grande partie des bénéficiaires de ces contrats passent de l’inactivité à l’emploi."

Si la France est encore loin du plein-emploi à la différence de nombre de nos voisins, le pays a montré une fois n'est pas coutume une résilience inédite sur le sujet.

Frédéric Bianchi
https://twitter.com/FredericBianchi Frédéric Bianchi Journaliste BFM Éco