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Le difficile rachat de M6 par TF1

La chaine du groupe Bouygues est en pole position pour racheter sa concurrente. Mais les discussions avec l’Autorité de la concurrence s’annoncent très difficiles tant l’union des deux groupes serait dominante sur le marché.

La partie s’annonce très serrée pour TF1. Le groupe de télévision est le favori pour racheter sa rivale M6 -avec RTL- mise en vente par l’allemand Bertelsmann. Son patron Thomas Rabe l’avait clairement affirmé le mois dernier: "une fusion avec TF1 s'inscrirait dans notre stratégie de poursuite de la consolidation du marché". Les deux groupes multiplient les discussions ces dernières semaines pour explorer un schéma de rapprochement. Bertelsmann devrait sélectionner les meilleurs candidats parmi TF1, Vivendi (Canal+), Mediaset, Xavier Niel ou Daniel Křetínský, "la seconde quinzaine de mai" selon une source proche du dossier. Selon nos informations, des échanges informels ont aussi lieu avec l’Autorité de la concurrence pour tester dans quelle mesure elle pourrait accorder un feu vert à l’opération. Car, "il existe des obstacles réglementaires", avait également reconnu le patron de Bertelsmann.

C’est un euphémisme. Une fusion des deux groupes poseraient d’immenses problèmes de concurrence sur le marché de la publicité et des achats de droits. "Bertelsmann travaille avec des consultants pour préparer sa défense devant l’Autorité de la concurrence" explique un proche du dossier. Alors pour éviter un veto logique de l’antitrust, la chaîne du groupe Bouygues multiplie les propositions pour apporter des "remèdes concurrentiels", selon l’expression consacrée.

"Deux régies... et un patron!"

D’abord, TF1 et M6 cumuleront dix chaînes et devront donc céder trois "petites chaines", ou abandonner leurs fréquences, pour respecter la limite de sept fréquences sur la TNT, seuil destiné à éviter trop de concentration des médias. Surtout, TF1 et M6 pèseraient ensemble environ 75% du marché publicitaire de la télé. Pour contourner cette position dominante, leur mariage pourrait techniquement passer par une fusion limitée au capital des deux groupes. Afin de maintenir une certaine indépendance des chaînes. C’est ce degré d’autonomie qui est en jeu.

Selon nos informations, TF1 serait même prêt à conserver deux régies publicitaires distinctes. Un argument qui ne convainc pas grand monde dans le secteur. "Deux régies avec le même patron!" s’amuse un concurrent qui craint de voir émerger un duopole capable de se partager le marché. L’Autorité de la concurrence avait déjà obligé TF1 à maintenir deux régies séparées après le rachat de TMC et NT1 en 2010 et, ce, pendant cinq ans.

"Ces remèdes ne suffiront pas, tranche un bon connaisseur du secteur. Sur le marché crucial de la pub en soirée, il n’y a pas France Télévisions donc TF1-M6 pèseront 80% du marché ! Facebook et Netflix n’ont rien à voir là-dedans". Car pour convaincre l’Autorité de la concurrence, TF1 et M6 brandissent le grand argument de la concurrence des géants du numérique sur le marché de la publicité. Les deux chaines poussent l’antitrust à assouplir sa lecture des règles comme il l’avait fait lors du rachat de Darty par Fnac en 2016, en prenant en compte la concurrence d’Amazon.

L' Autorité de la concurrence freine

Mais jusque-là l’Autorité de la concurrence reste inflexible. Il y a moins d’un an, en décembre 2020, lors du rachat du groupe de production Mediawan, l’antitrust avait clairement justifié sa position: "malgré le constat d’une convergence croissante entre la publicité en ligne et la publicité télévisuelle […] les autorités de concurrence estiment que la publicité télévisuelle et la publicité sur Internet constituent encore deux marchés distincts. […] il n’y a pas lieu de la remettre en cause". Lors d’une audition au Sénat, il y a un mois, la présidente de l’Autorité, Isabelle de Silva n’a malgré tout pas fermé la porte. "Nous nous prononcerons sur les différentes évolutions qui ont pu apparaître au cours des années récentes (…) celles-ci doivent-elles conduire à modifier le cadre d’analyse de l’Autorité et ses délimitations de marché? Cela fera partie bien évidemment des points que feraient l’objet de toute notre attention".

Quoi qu’il en soit, d’autres obstacles persistent. A commencer par le poids prépondérant que TF1 et M6 réunis occuperait sur l’achat de films et de séries. "C’est le sujet le plus important et dont les remèdes sont les moins évidents, reconnait un proche du dossier. C’est en cours de réflexion". Les deux chaines savent que leur mariage provoque déjà l’ire des producteurs indépendants que les concurrents de TF1 et M6 n’hésitent pas à relayer.

Faire évoluer la règlementation

Dernier frein: le risque de position dominante auprès des distributeurs de chaines, notamment les "box", qui rémunèrent désormais les chaines gratuites pour la reprise de leur signal et leur replay. Les opérateurs télécoms ne manqueront pas d’attaquer TF1, d’autant que les propriétaires de SFR, Altice (actionnaire de BFM Business), et Free, Xavier Niel, sont eux-mêmes candidats au rachat de M6.

Face à cet obstacle concurrentiel si difficile à lever, TF1 et M6 ont aussi tout intérêt à provoquer un choc pour faire évoluer la législation. Un peu à la manière dont Bouygues -déjà- avait poussé les politiques à faire bouger la commission européenne après son veto au mariage entre Alstom et Siemens. Le temps presse car M6 doit renouveler sa fréquence dans deux ans. Après cette échéance, la loi interdit pendant cinq ans toute revente de la chaine! Les sénateurs examinent ces jours-ci des amendements susceptibles de faire sauter ce verrou. Une porte de sortie qui serait bienvenue quelle que soit l’issue de la vente de M6.

Matthieu Pechberty et Simon Tenenbaum