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J'ai créé mon entreprise en Inde il y a 10 ans, voici mon histoire

Alexandre Zurcher est arrivé en Inde en 2006

Alexandre Zurcher est arrivé en Inde en 2006 - Montage et Photo- BFM Business

Alexandre Zurcher a fondé en 2006 son entreprise, Vintage Rides, une agence de voyages à moto basée à New Delhi, alors qu'il n'avait même pas 20 ans. Entre les lourdeurs réglementaires, la culture d'entreprise très différente mais aussi la générosité des habitants, il nous fait part de son expérience.

Biker dans l'âme, Alexandre Zurcher aime partir à l'aventure. En 2005-2006, dans le cadre de sa troisième année d'études à Sciences Po Lille, l'étudiant d'alors 19 ans effectue un séjour d'un an en Inde à l'Université Jawaharlal Nehru de New Delhi. Après avoir sillonné le pays sur une moto, une Royal Enfield, il décide de monter en septembre 2006 son entreprise dans la capitale indienne. Vintage Rides, une véritable agence de voyages à moto en Asie, naît alors.10 ans plus tard, la société compte une trentaine d'employés à plein temps (et pas mal de freelances), propose des voyages dans sept pays d'Asie, et possède des filiales en Thaïlande et en Mongolie. En 2016, elle avait fait voyager 1.000 personnes et avait encaissé 2,5 millions d'euros.

Néanmoins, depuis deux ans, Alexandre a créé une agence basée à Paris qui fait office de maison-mère et absorbe, petit à petit les filiales opérationnelles basées en Asie. À tel point que Vintage Rides paie l'essentiel de ses impôts en France.

Ce choix est notamment motivé par la grande complexité administrative en Inde. Alexandre a notamment évoqué ce point dans le film Génération Expat, un webdocumentaire où témoignent 14 Français expatriés. Il a accepté de nous livrer son témoignage.

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Créer une entreprise en Inde a été assez simple du point de vue administratif. Il suffit d'aller voir un expert-comptable et il n'est pas nécessaire d'apporter immédiatement le capital d'entrée de 2.000 euros.

Au début, le challenge n'était pas tant sur l'administratif que dans l'opérationnel. Avec mon premier associé, qui était Indien, nous n'avions pas la même culture. Lui me disait 'vas-y Alex ramène moi des clients, ensuite j'assure'. Moi je refusais d'y aller tant que je n'avais pas des photos de chaque hôtel, de chaque route. Du coup, au bout d'un an j'ai changé d'associé et je me suis mis avec un autre Français qui avait une agence de voyage généraliste. Il organisait, certes, des voyages à moto, mais cela ne représentait qu'une partie de son activité. Moi j'avais fait pas mal d'études de marché à Lille et je m'étais rendu compte que 80% des bikers voulaient une agence de voyage spécialisée. Après quelques discussions, nous avons décidé de nous lancer.

"Un des pays où il y a le plus de paperasses"

Si créer son entreprise est assez simple, en Inde les difficultés administratives arrivent quand la société se développe. Au début, même s' il y a beaucoup de choses que tu ne fais pas correctement, tu ne le sais pas. Tu apprends beaucoup sur le tas avec les réseaux d'entrepreneurs ou en lisant l'actualité. Au fur et à mesure que tu recrutes des personnes et développes une expertise, tu te rends compte que beaucoup de choses sont assez compliquées. L'Inde est, je pense, l'un des pays où il y a le plus de paperasses.

Un peu comme en France, il y a un système de seuils administratifs. Lorsque l'entreprise dépasse les 20 salariés, il faut payer ce que l'on appelle le "provision funds", c'est-à-dire un fonds pour financer les retraites des salariés. Ce qui signifie 25% de charges en plus pour tous les salariés. Pour les Indiens, c'est plafonné jusqu'à certain niveau de salaires mais ce n'est pas le cas pour les étrangers. Il suffit d'employer 5-6 étrangers, et l'impact devient difficile à absorber pour peu que l'on ne soit pas dans une forte phase de croissance.

Autre exemple: au bout de, je dirais, 200.000 euros de chiffre d'affaires, l'entreprise subit un audit aussi lourd qu'une entreprise qui ferait 30 millions en France. 10 personnes débarquent dans la société et font des vérifications très poussées. Si tu n'as pas le bon tampon, ou le bon papier qui te donne l'autorisation pour acheter tel ou telle chose, c'est compliqué! 

"L'Inde c'est pas un bon plan fiscal"

Une autre source de complexité: le droit du travail. Il est hyper-contraignant. On en découvre un nouveau pan à chaque fois que l'on y est confronté. Il faut, par exemple, tenir un vieux registre papier comme on en voit dans les vieux films des années 50, pour mettre son staff. Si t'as le malheur d'avoir un registre digital, tu as des problèmes de conformité réglementaire. C'est d'autant plus paradoxal que derrière le droit du travail n'est pas du tout protecteur. Le CDI n'existe pas vraiment et il y a juste un mois de préavis pour se séparer d'un employé.

De même, l'Inde ce n'est clairement pas un bon plan fiscal. Si tu as un bon salaire tu es taxé à plus de 30%, même 33% si tu as un excellent salaire. Pour les entreprises, le taux était de 33%, il vient de passer à 25%. Par ailleurs, l'accès à l'information en matière de fiscalité est compliqué et le cadre légal est parfois obscur. Un jour, ma comptable m'a annoncé que l'on doit payer non plus 4,5% de taxes non récupérables mais 9%. Là tu fais le calcul et tu te rends compte qu'il y en a pour 80.000 euros par an. Mais c'est l'Inde: il faut aimer les épices.

Toutefois, le gouvernement Modi fait clairement des efforts pour simplifier en essayant de mettre en place une vraie TVA nationale sur les biens et services (actuellement, sur les biens, elle diffère d'un état à l'autre, l'Inde comptant 36 états, ndlr).

"Le chauffeur était de mèche avec l'officier"

Un autre problème en Inde est que l'on peut être confronté à la corruption. Une fois nous avions envoyé des motos en Inde du Sud. Une centaine de kilomètres avant l'arrivée, le chauffeur nous appelle pour nous dire qu'il n'est pas arrivé, qu'il est tombé sur un officier véreux et que nous devons payons un bakchich si nous voulons revoir nos motos. Après renseignement, nous nous sommes aperçus que le chauffeur était de mèche avec l'officier et qu'il voulait bénéficier de l'image de l'Inde, parfois associée à la corruption, pour nous faire chanter!

Il faut également avoir à l'esprit que la culture indienne n'est pas la même que la nôtre. Les Indiens sont très bons même excellents en dernière minute. Ils sont capables de faire de gros horaires pour gérer une crise mais ils restent sur un système très basé sur la hiérarchie, avec la culture du chef et des directives. Arriver avec un management moderne où l'on pousse les gens à prendre leurs responsabilités, à se projeter, c'est compliqué. Certes, il ne faut pas généraliser; il existe plein de profils en Inde. Mais il est difficile de repérer ceux qui nous intéressent.

"Il faut être un peu rock'n roll"

Sur un plan plus personnel, je me suis bien intégré à New Delhi et j'ai plusieurs amis indiens, notamment ceux que j'avais rencontrés à l'Université Nehru. Plus généralement, les gens à New Delhi sont d'une gentillesse et d'un accueil avec les étrangers qui est assez extraordinaire. Dès que tu parles deux mots d'hindi ils te disent "super, tu le parles couramment'.

Néanmoins je vois que les expatriés ont tendance à repartir de l'Inde, à cause de la pollution, qui est assez marquante. Delhi est la ville la plus polluée au monde et une fois que tu as dit ça tu as tout dit. Mais moi je trouve que cette ville est très énergisante, avec des gens qui restent en soirée jusqu'à 3h du matin, même après 50 ans! Après c'est sûr que pour se plaire à Delhi il faut être un peu rock, avec une vraie capacité d'adaptation. L'univers de l'Inde est loin d'être aseptisé, tout y est intense et rien ne laisse indifférent".

Propos recueillis par Julien Marion