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Faut-il distribuer directement de l'argent aux citoyens pour endiguer la crise du coronavirus?

La monnaie hélicoptère a de plus en plus d'adeptes

La monnaie hélicoptère a de plus en plus d'adeptes - Peter Griffin - Public Domain - CC

Donald Trump a annoncé son intention d'envoyer "des chèques" aux travailleurs américains pour relancer la consommation. Une technique surnommée l"helicopter money" qui a encore plus d'opposants que de partisans. Et si cette crise changeait tout?

C'est une petite musique qui revenait régulièrement ces derniers mois du côté de la Banque centrale européenne (BCE). Et ce sont pourtant bien les Etats-Unis qui ont fait "sortir les hélicoptères du hangar." L'hélicoptère, c'est en réalité "l"helicopter money", une idée popularisée par le prix Nobel d'économie Milton Friedman dans son livre "The Optimum Quantity of Money", publié en 1969. Il prend alors l'exemple d'un hélicoptère qui lâche de l'argent au-dessus d'une ville pour illustrer l'impact de la politique monétaire sur l'inflation. 50 ans plus tard, de nombreux économistes reprennent le concept en véritable proposition concrète, désormais baptisée "quantitative easing for the people".

L'idée est cette fois de relancer la demande en distribuant directement de l'argent aux citoyens. Mardi, l'administration Trump a annoncé l'envoi prochainement de "chèques de 1000 dollars aux travailleurs américains."

Une idée que l'économiste Daniel Cohen professait déjà en septembre dernier, bien avant la crise du coronavirus pour stimuler l'économie européenne peu flamboyante, avec une inflation trop faible. Avec 1.000 euros envoyés à chaque citoyen de l'Union européenne, "ça ferait 340 milliards. Si ça relance l'inflation, très bien, sinon très bien aussi!" tranchait-il dans une interview aux Echos.

Même BlackRock, le géant de la gestion d'actifs, préconisait la création de monnaie et espérait que l'arrivée de Christine Lagarde puisse décider les Européens. Parmi les partisans de l'helicopter money, le très influent think tank Bruegel, dirigé par Jean-Claude Trichet, aurait, selon le Spiegel, conseillé à Christine Lagarde, entre autres mesures, de réfléchir sérieusement à cette opportunité.

Affaiblissement de l'orthodoxie allemande

L'idée n'est donc pas neuve dans les couloirs de l'institution européenne. En mars 2016, l'économiste en chef de la BCE, le Belge Peter Praet (retraité depuis juin dernier), assurait que l'hélicoptère monétaire faisait partie de la fameuse "boîte à outils" chère à Mario Draghi. Un mois plus tard, la BCE avait prudemment reculé, assurant que cette idée n'était "pas sur la table."

Il faut dire qu'elle fait partie des mesures les plus controversées au sein d'une Europe qui a toujours peiné à s'entendre sur les politiques monétaires. Ces dernières années, l'Allemagne a fortement critiqué l'interventionnisme de la BCE depuis la crise financière, et notamment l'usage d'outils non-conventionnels, comme le Quantitative Easing (ou QE, c'est-à-dire le rachat massif d'actifs par la banque centrale). Il faut se souvenir des attaques du redoutable ex-ministre allemand des Finances Wolfgang Schäuble contre la BCE, responsable selon lui de léser les épargnants allemands et de faire monter l'extrême-droite dans son pays.

Mais ces derniers mois, l'orthodoxie allemande s'est fissurée. La perte d'influence d'Angela Merkel, très fragilisée politiquement, conjuguée à la montée en puissance des Verts depuis les élections européennes, avait déjà bousculé Berlin sur la question de la règle budgétaire dans son pays. Et la crise actuelle a poussé les autorités allemandes à indiquer qu'elles pourraient s'affranchir de la règle du zéro déficit. 

De l'argent qui sera épargné?

Mais, en Europe ou aux Etats-Unis, l'helicopter money a encore plus d'opposants que de partisans. "Cela pose un énorme problème pour la BCE" indiquait récemment Christian Parisot, chef économiste et directeur de la recherche d'Aurel BGC sur BFM Business. "La BCE prendrait un jugement de valeur: est-ce que c'est normal de donner 1000 euros à Monsieur Pinault et 1000 euros à un gilet jaune?", soulignant qu'il s'agirait ainsi d'un "choix politique" pour l'institution. "Ce n'est pas son rôle".

Autre problème : comment compenser cette dépense qui va forcément être inscrite dans son passif? Surtout si la distribution d'argent n'a pas les conséquences positives attendues….

D'autres questions restent en suspens: comment éviter que l'agent ne soit thésaurisé dans cette période d'incertitude et d'angoisse? Comment éviter un emballement de l'inflation? Comment être sûr que l'argent ne financera pas les importations étrangères, comme les fameux magnétoscopes japonais en 1981 en France? L'helicopter money pourrait plutôt passer par des mesures indirectes, comme des crédits d'impôt ou des baisses de taxation, au niveau européen. Mais pour le moment, ni la BCE ni l'Union européenne ne se sont engagées dans cette voie.

Thomas Leroy