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Comment le terrorisme rebat les cartes pour les expatriés

Un gendarme à proximité de l'hôtel Splendid à Ouagadougou, après les attaques terroristes du 15 janvier 2016

Un gendarme à proximité de l'hôtel Splendid à Ouagadougou, après les attaques terroristes du 15 janvier 2016 - ISSOUF SANOGO / AFP

"Le ministère des Affaires étrangères et les multinationales utilisent l’argument financier pour convaincre les candidats à l'expatriation d'accepter un poste dans les zones où la menace terroriste est forte."

Les attaques terroristes perpétrées à Ouagadougou le 15 janvier dernier, dans lesquelles trente personnes ont perdu la vie, marquent une nouvelle étape dans l’extension de la menace terroriste vers des zones qui étaient jusqu’alors moins exposées. Surveillée de près par les experts de la sécurité, la situation au Burkina Faso paraissait relativement calme pour le grand public. La menace terroriste y semblait peu élevée, comparée du moins à la situation prévalant chez son voisin malien.

La donne est en train de changer, mais les besoins en ressources humaines des entreprises et des administrations restent les mêmes. Les multinationales rechignent à renoncer à des marchés, et il est inenvisageable pour l’État, hors cas très exceptionnels, de délaisser ses représentations à l’étranger. Il faut donc continuer à trouver des volontaires pour ces postes devenus à risque. Et cela a un prix, qui varie d’une zone à l’autre.

Prime de pénibilité plus élevée

Dans les entreprises privées, la différence de revenu entre les pays se joue via "une prime de pénibilité beaucoup plus élevée dans les localités où la sécurité n’est pas forcément assurée" explique à BFM Business Slagin Parakatil, directeur du département Qualité de la vie chez Mercer. Le cabinet de conseil aide les multinationales et les institutions à définir les salaires de leurs expatriés, notamment par le biais de son étude annuelle du coût de la vie pour les expatriés dans les métropoles du monde entier. "C’est une somme qui se rajoute au salaire, un moyen de pallier les difficultés et donc une façon de motiver l’expatrié pour aller dans certaines villes" poursuit Slagin Parakatil. C’est tout l’enjeu.

Slagin Parakatil: "L’entreprise a besoin d’envoyer quelqu’un de toute manière, donc elle donne une sorte de bonus"

En plus, les expatriés bénéficient souvent d’avantages en nature, pouvant aller du masque anti-pollution à la maison sécurisée, en passant par les moyens de transport protégés. En revanche, l’augmentation de la prime de pénibilité n’est pas automatique en cas de dégradation du niveau de sécurité, loin de là. Slagin Parakatil explique ainsi que "concernant le Burkina Faso, la prime de pénibilité était déjà élevée avant les attaques. Et en cas de problème, plutôt que d’augmenter les salaires, les entreprises mettent plutôt en place des systèmes de communication et d’alerte plus poussés".

Le monde classé en trois zones pour le Quai d'Orsay

Le principe est le même pour les 11.000 membres du personnel des Affaires étrangères en poste hors de France, dans les ambassades, les consulats, les alliances et les établissements scolaires français, qui reçoivent chaque mois une indemnité d’expatriation et de résidence. Cette indemnité, qui varie d’un pays à l’autre, est calculée sur la base de différents indicateurs, comme l’éloignement du pays d’expatriation par rapport à la France, le coût de la vie, les possibilités de scolarisation sur place, le climat, les éventuels frais de gardiennage, et les conditions de sécurité.

Le ministère des Affaires étrangères classe les pays du monde en trois catégories, de A (la plus dangereuse) à C. À poste équivalent, un agent de l’État sera mieux payé dans un pays classé en catégorie A qu’en catégorie B, et en catégorie B qu’en catégorie C. Dans les zones les plus tendues, au-delà d’un revenu (salaire+indemnité) plus élevé, les agents bénéficient également de voyages supplémentaires pour rentrer en France, par rapport au dispositif de base s’appliquant à tous les expatriés.

Les attaques n'ont pas d'impact immédiat sur la prime

La dégradation des conditions de sécurité a-t-elle un impact immédiat sur l’indemnité? Par exemple, le Burkina Faso changera-t-il dans les prochaines semaines de catégorie? En clair, les agents en poste à Ouagadougou seront-ils mieux payés dans un futur très proche? La réponse est non, en tout cas pas tout de suite. Au Quai d’Orsay, on explique que l’indemnité est ajustée chaque trimestre (en janvier, avril, juillet et octobre) mais uniquement à partir des variations des taux de change et de l’évolution des prix locaux, pour maintenir le niveau de vie des agents, où qu’ils soient. Cette indemnité peut augmenter ou diminuer. En revanche, l’évolution des conditions de sécurité est uniquement prise en compte dans la réévaluation annuelle de l’indemnité.

Sauf si les taux de change venaient à varier fortement, les revenus des agents en poste dans les pays que nous pourrions qualifier de récemment instables sur le plan de la menace terroriste ne devraient donc pas évoluer tout de suite. En revanche, ce sera certainement le cas à la fin de l’année, indique-t-on au Quai d’Orsay.

En décembre 2015, l’indemnité d’expatriation et de résidence a par exemple augmenté de 6,74% au Burundi, pays marqué par une grave crise politique et des affrontements sanglants en avril, de 15% en Irak, dans la zone d’Erbil, et de 9,07% en Tunisie, frappée l’année dernière par plusieurs attentats meurtriers. De quoi motiver les candidats à l’expatriation, qui restent nombreux malgré l’instabilité croissante.

"Même pour Kaboul ou Bagdad, il y a beaucoup de candidats" confirme une source au Quai d’Orsay.

Difficile de connaître les montants versés aux expatriés: les chiffres ne sont pas publiés par le ministère, et le nombre de postes est trop élevé pour s’arrêter sur l’un d’entre eux en particulier. Cela étant, le site de Challenges expliquait en 2012 que l’ambassadeur de France à Kaboul percevait une indemnité de résidence de 25.000 euros. Son homologue en poste à Tunis touchait quant à lui 6.500 euros d’indemnité. L’écart s’est très probablement resserré depuis.

Thomas Oliveau