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Ces camionneurs russes font trembler le Kremlin

Le mouvement des camionneurs prend des formes très diverses, de l'opération escargot aux manifestations sans préavis.

Le mouvement des camionneurs prend des formes très diverses, de l'opération escargot aux manifestations sans préavis. - Genya Savilov - AFP

En Russie, les camionneurs protestent depuis un mois et demi contre une sorte d'écotaxe à la russe qui sera gérée par un oligarque. Un mouvement protéiforme que le Kremlin a bien du mal à appréhender.

Les médias n'en parlent pour ainsi dire pas en France, mais depuis le 11 novembre, les conducteurs de poids lourds se mobilisent en Russie. Ils sont vent debout contre une nouvelle taxe kilométrique sur les camions de plus de 12 tonnes. Selon le ministère des transports, ce prélèvement va servir à entretenir un réseau autoroutier en piteux état.

La collecte de cette "écotaxe" à la russe est confiée à une entreprise contrôlée par le fils d’un magnat de la construction, Arkady Rotenberg, un ami personnel du président Poutine, son ancien partenaire de judo. C’est là, l’angle d’attaque du mouvement des camionneurs qui reprochent au chef de l'État russe de ponctionner leurs revenus pour, en réalité, enrichir un oligarque.

La mobilisation a pris des formes très diverses. Opérations escargots, blocages de zones commerciales, occupations de parkings, manifestations sans préavis. Avec succès, puisque les camionneurs ont déjà obtenu des aménagements. Le taux de la taxe a été abaissé, et le montant de l’amende pour non-paiement réduit. Mais cela ne leur suffit pas. 

Pas de bannière unique d'un syndicat

Mercredi soir, une source russe au sein d’un ministère économique expliquait à BFM Business que la mobilisation des camionneurs perdurait "un peu partout dans les régions, ainsi qu'autour de Moscou et de Saint-Pétersbourg". Cette source indique par ailleurs que la police "fait tout pour arrêter" le mouvement. Jusqu’ici, toutefois, il n’y a pas de heurts qui soient rapportés.

En Russie, c’est peut-être l’événement de politique intérieure de cette année. Il se peut tout à fait qu’il se disloque tout seul, une éventualité qui arrangerait Moscou tant le mouvement est difficile à appréhender. Les autorités n'ont pas d'interlocuteur dédié puisqu'il n'y a pas la bannière unique d’un syndicat. C’est une somme de coordinations.

Le parti communiste colle à la mobilisation. Or, comme l’explique un diplomate européen en poste à Moscou, il est aujourd’hui le seul parti structuré à l’échelle nationale face aux représentants du Kremlin. La fondation anti-corruption de l’avocat Alexei Navalny, une figure de la contestation, accompagne également la grève.

Un portrait de Poutine dans la cabine du camion

Pour le pouvoir, l’affaire se révèle d’autant plus difficile à traiter que les revendications formulées ne sont pas celles d’intellectuels qui invoquent des idéaux politiques. Il est ici confronté à la base sociologique du renouveau russe de Vladimir Poutine. Comme l’écrit Andreï Pertsev, un journaliste du quotidien économique Kommersant, c’est la classe des travailleurs, celle qui accroche un portrait du président dans la cabine du camion.

En plus, le mouvement reçoit un écho populaire. Le centre Levada, un institut de sondages sérieux, peut-être le seul en Russie, a interrogé les Moscovites. Le total d’opinions favorables s'élève à 71%. Une donnée que prend forcement en compte le Kremlin, tout en veillant à ne surtout pas apparaître comme cédant à la pression. "Le Kremlin est prêt au compromis tant que le public voit le régime comme fort. Si les gens commencent à le percevoir comme affaibli, toute concession sera alors perçue comme un signe supplémentaire de faiblesse, souligne ce confrère de Kommersant. Et alors, ce sera l’escalade dans les protestations."

Benaouda Abdedaïm, édité par N.G.