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Qui est ce patron israélien envoyé par Bolloré pour sauver Telecom Italia?

"Un manager brutal, compétent financièrement mais pas techniquement"

"Un manager brutal, compétent financièrement mais pas techniquement" - AFP Yasuyoshi Chiba

Pour reprendre en main sa filiale télécoms italienne, Vivendi a nommé à sa tête Amos Genish. C'est l'ancien patron de l'opérateur télécoms brésilien GVT, dont il est parti dans des conditions controversées.

Pour Vivendi, Telecom Italia est un investissement crucial. Le groupe français détient 23,9% du capital de l'opérateur italien. Cette participation a été achetée pour partie en cash (2,6 milliards d'euros) et pour partie en apportant son opérateur téléphonique brésilien GVT. Dans les comptes de Vivendi, elle est valorisée 4,2 milliards d'euros, mais ne vaut plus en bourse que 2,7 milliards d'euros.

Explication: 2017 a été une annus horribilis. En juillet, l'administrateur délégué Flavio Cattaneo, arrivé 16 mois plus tôt mais qui ne s'entendait pas avec Vivendi, est parti, empochant au passage 25 millions d'euros d'indemnités. En septembre, le gendarme de la bourse italien a considéré que Vivendi contrôlait Telecom Italia, ce que le français conteste. Parallèlement, le gouvernement italien a engagé une procédure contre l'opérateur historique pour "défaut de notification". Puis en octobre, Rome a instauré un contrôle des activités de Telecom Italia en matière de défense et de sécurité, comme le lui permet la loi italienne. Et l'année 2018 promet d'être encore pire, avec une guerre des prix déclenchée par l'arrivée sur le marché du français Free.

Rachat à la casse

Pour relever tous ces défis, Vivendi a décidé d'envoyer à la tête de Telecom Italien un homme qui ne connaît pas l'italien mais qui connaît les télécoms, Amos Genish. Né en 1960 dans une petite ville du nord d'Israël, notre homme a servi comme capitaine lors de la première guerre du Liban, puis obtenu une licence d'économie et de comptabilité à l’université de Tel Aviv. Il travaille ensuite dans un cabinet d'audit, puis dans un éditeur de logiciels éducatifs baptisé Edunetics, dont il est directeur financier puis président. Cette start-up est introduite au Nasdaq en 1992. L'action, introduite à 12 dollars, s'effondre rapidement suite à de mauvais résultats. Finalement, fin 1995, la start-up est rachetée à la casse par l'américain National Education Corp pour 2 dollars par action, soit au total 12 millions de dollars. Juste après le rachat, l'acquéreur déprécie la valeur d'Edunetics d'un tiers, et Amos Genish s'en va. Il retourne en Israël pour travailler pour l'opérateur de télécoms par satellite Gilat.

En 1999, Amos Genish rejoint une équipe d'israéliens dirigée par Shaul Shani qui créent un opérateur, Global Village Telecom (GVT), dont l'ambition est d'apporter le téléphone par satellite dans les endroits les plus reculés d'Amérique du Sud. Finalement, GVT rencontre le succès dans la fibre optique au Brésil, rentre en bourse en 2007, puis se fait racheter par Vivendi en 2009 pour 2,85 milliards d'euros. C'est le jackpot pour l'équipe fondatrice qui quitte en bloc GVT juste après le rachat. Seul Amos Genish, qui n'était qu'un petit actionnaire (environ 0,5% du capital), reste chez GVT dont il devient le patron. "Shaul Shani traitait avec mépris Amos Gesnish, qui rêvait de devenir calife à la place du calife", se souvient un témoin, qui décrit Amos Genish comme "un manager brutal, compétent financièrement mais pas techniquement, et parlant toujours très mal le portugais après 15 ans au Brésil".

Calife à la place du calife

A la tête de GVT entre 2009 et 2014, Amos Genish passe son temps à virer ses bras droits. Il remercie tout son comité de direction, sauf deux membres. Les ressources humaines, le marketing, les opérations, les infrastructures, et les relations avec le gouvernement connaissent trois titulaires successifs. Pire: il y a même eu quatre titulaires à la direction des régions et à celle du CRM. 

Surtout, la croissance fulgurante de GVT se ralentit, et les objectifs financiers ne sont pas tenus. Ainsi, la croissance n'a été que de +28% en 2012 (au lieu des +35% promis), puis de +13% en 2013 (au lieu des "plus de 20%" promis). L'année 2014 se termine avec un chiffre d'affaires de 5,5 milliards de reals, inférieur aux 6,2 milliards promis lors du rachat par Vivendi...

Mais Amos Genish reste grassement payé, avec un salaire fixe de 850.000 euros, plus un bonus du même ordre. Au total, le journal israélien Haaretz a estimé sa fortune entre 50 et 100 millions de dollars.

En 2011-2012, Amos Genish intègre brièvement le directoire de Vivendi, ce qui le conduit à venir régulièrement à Paris. Il y rencontre Heloisa, une brésilienne de 23 ans sa cadette, qui est juriste et qui suit des cours de cuisine au Cordon bleu. Il l'épouse, ils ont une fille, et il la nomme à la tête de l'institut GVT, qui mène des actions caritatives.

Conflit de femmes

Mais en 2015, le nouveau patron de Vivendi Vincent Bolloré décide de vendre GVT. Telefonica le rachète pour 7,45 milliards d'euros en cash et en actions. Amos Genish reste après la vente, et prend même du galon, prenant la tête de toutes les activités brésiliennes de l'opérateur ibérique. Il en profite pour promouvoir sa femme Heloisa, qui devient chargée de la RSE (responsabilité sociétale et environnementale).

Mais Heloisa Genish rentre en conflit avec la directrice du marketing Cristina Duclos. Celle-ci expliquera plus tard qu'Heloisa Genish voulait récupérer pour ses propres projets 3 millions de reals utilisés par Cristina Duclos pour sponsoriser l'open de tennis du Brésil.

Visiblement pour mettre fin au conflit, les deux femmes sont remerciées le même jour, le 9 juin 2016. Mais plusieurs médias racontent ensuite que Cristina Duclos a été licenciée suite à une enquête interne révélant des irrégularités financières. Selon le journal Valor Economico, Amos Genish aurait affirmé, lors d'un conseil d'administration, avoir renvoyé sa directrice marketing pour des raisons de "compliance", c'est-à-dire de non respect des règles. Sur son blog, un journaliste, Fernando Rodrigues, accuse même Chris Duclos d'avoir "détourné 27 millions de reals", soit près de 8 millions d'euros.

Laver son honneur

Pour laver son honneur, Cristina Duclos demande la publication de l'enquête interne, mais en vain. Puis elle saisit la justice brésilienne, et obtient le 29 septembre 2016 la publication de ses conditions de départ: il apparait alors qu'elle a été licenciée sans juste motif, et qu'elle a reçu comme indemnités 12 mois de salaire, plus une prime. Étrangement généreux pour un cadre corrompu...

Finalement, le 7 octobre 2016, le journal brésilien Epoca Negocios publie une longue enquête blanchissant Cristina Duclos. Le soir même, à 18 heures, se tient un conseil d'administration où Amos Genish annonce "sa décision personnelle de démissionner" de son poste de directeur général. Mais notre homme reste administrateur et président du comité stratégique de l'opérateur. Puis, le 27 décembre 2016, Telefonica publie un communiqué conjoint avec Cristina Duclos qui déplore "les informations mensongères" propagées sur l'ex-directrice marketing, qui "a travaillé pendant huit ans sans aucune irrégularité dans sa gestion". Enfin, le 4 janvier 2017, Amos Genish démissionne aussi de son poste d'administrateur.

Mais Amos Genish ne reste pas sur le carreau. Le même jour, Vivendi annonce sa nomination comme directeur de la convergence, puis président de GVA, une filiale qui déploie de la fibre optique en Afrique. Étrangement, Amos Genish n'emménage pas alors à Paris, mais Londres. Finalement, Vivendi le nomme en septembre 2017 administrateur délégué de Telecom Italia, où il dispose d'un salaire de 1,4 million d'euros bruts par an, plus un bonus cible du même montant.

Contacté, Telecom Italia n'a pas répondu.

Jamal Henni