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Myriam Maestroni (Économie d’Énergie): « À 24 ans, je dirigeais une boîte dans le pétrole »

Myriam Maestroni, dans les nouveaux locaux d'Économie d'Énergie

Myriam Maestroni, dans les nouveaux locaux d'Économie d'Énergie - Crédit Photo: Pauline Tattevin

Après un début de carrière dans le pétrole et dans le gaz, Myriam Maestroni a lancé la société Économie d’Énergie et elle préside des fondations qui travaillent à la transition énergétique. Loin d'être une contrainte pour les entreprises, cette transition leur offre, selon elle, de réelles opportunités. Portrait.

Myriam Maestroni est une (vraie) passionnée. Qui parle vite, beaucoup, qui digresse, aussi, avec un accent catalan, relique d’une enfance dans les Pyrénées et de douze années en Espagne. « À 24 ans, je dirigeais une boîte dans le pétrole à Barcelone », embraie-t-elle assez rapidement, installée dans le petit salon qui a été dressé dans un coin de son bureau tout neuf. La pièce, toute vitrée, est très lumineuse.

« J’ai une passion pour l’énergie, qui ne m’a jamais quittée », explique Myriam Maestroni. Juste après un MBA, à Barcelone, elle est embauchée pour travailler sur place pour la société française Dyneff. « Le pétrole me parlait, dit-elle, il venait de la terre, il n’avait pas de prix et en même temps c’était le mouvement, au cœur du commerce international (…) Le marché se dérégulait et moi je me suis retrouvée dans un moment où tout était possible! »

Elle participe alors à la vente de Dyneff à l’Italien Agip, puis Primagaz la recrute pour lancer une activité en Espagne. « Une deuxième fois, je me suis retrouvée à démarrer de zéro, et j’ai reconstruit un terminal », se remémore la chef d’entreprise, qui apprécie qu’on lui ait confié rapidement des responsabilités et qui veut reproduire l’exemple, en y mettant toutefois un peu plus de pédagogie : « Je me rappelle avoir pleuré pour calculer un prix de revient… On oublie d’expliquer aux jeunes ce que c’est que cette courbe d’expérience, qui agit sur tout ! » Elle suit alors, minute par minute, l’évolution des cours du brut sur Reuters. Aujourd'hui, elle assure avoir mis « trois ans à se sevrer. »

Aider les clients à consommer moins

Comment cette droguée à l’or noir est-elle devenue la « papesse de la transition énergétique », comme la surnomme « Let’s go France », un mouvement qui travaille à promouvoir les réussites françaises? Myriam Maestroni revendique, depuis toujours, un vrai « prisme » nature.

« Je suis autant diplômée en médecine naturelle qu’en capacité à manager une entreprise », explique-t-elle. Le diplôme est posé sur une étagère, à côté de bouts de roche et d’un petit bouddha. Et puis il y a cette prise de conscience, en 2003, quand Primagaz l’envoie en France: « Je me suis rendue compte qu’on ne parlait pas de la même chose avec les clients: nous leur parlions de prix de l’énergie, alors qu’eux nous parlaient de budget énergie. »

C’est le déclic: « Dès 2004, j’ai été la première en France à dire: on va aider nos clients à consommer moins. » Elle modifie l’ADN de la société, qui passe de fournisseur de GPL à concepteur et fournisseur de solutions en énergies durables. Les délégués citernes et les délégués bouteilles deviennent des conseillers énergie. À cette époque, elle se passionne aussi pour les travaux d’universitaires de Harvard sur l’intelligence émotionnelle. Il s'agit de passer d’une logique produit à une logique client.

« On oublie trop souvent qu’une entreprise, c’est des clients, regrette-t-elle. La relation qualité-prix est une condition nécessaire, mais elle n’est plus suffisante. » Elle applique le modèle dans son entreprise et écrira même son propre ouvrage sur le sujet*. Myriam Maestroni se félicite que Primagaz soit alors la première entreprise en France à sortir un rapport sur le développement durable, sans en être obligée. Fin 2005, la loi de Programmation fixant les Orientations de la Politique Énergétique (loi POPE), qui vise à limiter les dépenses énergétiques, vient lui donner raison. La même année, le film d’Al Gore sur le réchauffement climatique enfonce le clou.

« Il y a un avant et un après 2005 », explique-t-elle. « Avant, on parlait plus de pic oil que de danger climatique. (…) On ne se rend pas compte comment, en dix ans, on a pris la mesure des choses. Même le vocabulaire a évolué : on est passé de « réchauffement » climatique à « changement » climatique et à « urgence » climatique. »

Visionnaire mais parfois incomprise

« Elle a toujours un coup d’avance », confirme son collaborateur François Châtelain, qui travaillait déjà avec elle chez Primagaz et qui l'a suivie quand elle est partie pour créer Économie d’Énergie, en 2011. « Elle voit arriver les choses que les autres ne voient pas, elle a une vraie vision du marché et de comment le monde va évoluer. Ce qui permet à notre entreprise d’être toujours au bon moment au bon endroit. Elle est extrêmement à l’écoute, en veille de tout ce qui se passe, ce qui lui donne une perception du monde environnant assez précise. » Mais la contrepartie, dit-il aussi, c’est que « comme elle voit assez loin, c’est parfois peu audible… Il arrive qu’on ait un peu de mal à comprendre vers quoi on se dirige. »

Myriam Maestroni, reconnaît qu’elle a parfois souffert d’avoir l’impression de ne pas être prise au sérieux. En 2011, quand elle décide de quitter Primagaz, ils sont une dizaine à la suivre. François Châtelain se rappelle en plaisantant du petit camion de déménagement et des courses chez Ikea, des faux mails de clients envoyés en interne pour s’assurer que tout fonctionne bien… Il n’oublie pas non plus la prudence de la chef d’entreprise, qui s’est assurée que tous ceux qui la suivaient s’en sortiraient si l’aventure venait à échouer. Le premier client, Auchan, arrive, puis les autres… Carrefour, BNP Paribas, Banque Postale... 

Myriam Maestroni met un point d’honneur à les compter les uns après les autres. « Je préfère raconter ça maintenant, souffle-t-elle. Ça a été lourd à porter, c’était un risque personnel énorme, mais s’il fallait le refaire, je recommencerais.»

Aujourd’hui, Économie d’Énergie compte 200 salariés. Son objectif, c’est d’accompagner un million de travaux de rénovation énergétique d’ici 2020. Pas moralisatrice, ni défaitiste, elle assure que les entreprises ont un réel intérêt à s’engager dans la transition écologique : « il y a, dit-elle, une énorme opportunité à faire du business dans ce nouveau paradigme ».

Agir vite 

Très pragmatique, Myriam Maestroni dégage aussi quelque chose de profondément spirituel. Cela se retrouve dans sa façon de parler du monde, de l’univers, de « logiques itératives » et de « problématiques holistiques ». Des « grâce à dieu » ponctuent son propos. Son mari la qualifie de christiano-bouddhiste. »

En fait, Myriam Maestroni a été marquée, très jeune, par la mort de son petit frère, malade. Avec pudeur, elle raconte la façon dont cela a profondément changé sa façon d’appréhender la vie et de voir le monde. « Pendant longtemps, confie-t-elle je me suis dit : donner la vie, c’est donner la mort ». Elle pensait adopter un enfant, mais quand elle a rencontré celui qui aurait pu être le père, cela ne s’est finalement pas fait. « Il n’y a pas de hasard dans la vie, estime-telle, fataliste. J’aurais été trop inquiète avec un enfant ». La perte de ce frère en tous cas, lui a fait prendre conscience de l’urgence, de la nécessité d’agir vite, parce qu’une vie humaine, c’est, dit-elle, « un éternuement au niveau de l’univers ».

Sur tous les fronts

Alors, Myriam Maestroni est sur tous les fronts. À 51 ans, forte de ce qu’elle a appris et de ce qu’elle peut exprimer, elle vit un « moment extraordinaire ». En plus d’Économie d’Énergie, elle est membre de plusieurs conseils d’administrations, elle donne des cours, elle préside le think-tank E5T, dédié à la transition écologique et co-préside le Mouvement pour la nouvelle économie (Mene), qu’elle a créé en 2015 avec Corinne Lepage.

« Myriam Maestroni est une femme formidable, très engagée », s’enthousiasme l’ancienne ministre de l’Environnement, qui lui confère « une vraie vision, de grandes qualités intellectuelles et de grandes qualités de cœur. » C’est « une fonceuse », ajoute François Châtelain, qui apprécie « le sens » qu’elle donne à son action. Exigeante, « elle demande beaucoup à ses collaborateurs, elle cherche toujours à s’entourer des meilleurs, mais elle ne passe jamais en force ». Il salue aussi son « extrême robustesse », sa capacité à « se bagarrer jusqu’au bout ». 

« Très féministe », selon Corinne Lepage, Myriam Maestroni a mis en place la parité homme-femme chez Économie d'Énergie. Longtemps, elle a été la seule femme dans un univers très masculin. « Pendant quinze ans, note-t-elle, j’ai été seule dans le top 100 et ça, je ne le referai pas. Oui, il y a eu des moments de grande solitude et de grande souffrance, que je ne revivrais pas » .

« L’entreprise et la politique ne font pas bon ménage »

Elle n’hésite pas à commenter et à critiquer la politique des pouvoirs publics, notamment sur la question de la rénovation énergétique. Elle aimerait être encore plus audible et pouvoir davantage partager l’expertise d'Économie d’Énergie. Très engagée, elle discute avec les responsables politiques.

Quand Nicolas Hulot a démissionné, elle a reçu beaucoup de coups de fils pour savoir si elle avait été approchée pour le remplacer, mais pour elle, « l’entreprise et la politique ne font pas toujours très bon ménage ». Elle estime qu'il faut faire des choix : « quand on est patron d’une entreprise, on est patron d’une entreprise ! » En revanche, elle n’exclue pas d’y penser après.

« Je crois que ça la titille un peu quelque part », estime Corinne Lepage. Pour François Châtelain, ce serait un engagement logique, « parce qu’elle aime faire bouger les choses et qu’elle arrive à convaincre en expliquant. Elle a, conclut-il, une capacité à emmener les gens et à faire en sorte que les choses s’améliorent. »

Myriam Maestroni dégage, en tous cas, une furieuse envie de faire bouger les choses. En ce qui concerne la planète, lance-t-elle, « si chacun d’entre nous a une action sur cent personnes, le problème est réglé. » Chiche?

* Intelligence émotionnelle, services et croissance, Maxima, 2009 

PAULINE TATTEVIN